Le retour de Lula Nonyme

Si le personnage de Lula Nonyme ne vous dit rien, ne cherchez pas plus, vous n’avez probablement pas connu l’époque d’Internet 1.0. Cette héroïne de bande dessinée s’est forgée sous la plume de Frédéric Berria, pionnier blogueur à l’époque où Facebook n’avait pas encore imposé ses diktats dans nos usages sur le web.

Ce graphiste a toujours eu la fibre du dessin. Déjà à 17 ans, il avait loué un kiosque dans la galerie commerciale Compans-Caffarelli de Toulouse où il faisait des portraits ou des caricatures des passants et clients. Quelques années après, il rejoint la capitale et commence à travailler chez Take-Two, maison mère de Rockstar qui a sorti le fameux jeu vidéo Grand theft auto (GTA).

Un jour de 2005, alors qu’il rêvassait dans un bar en terrasse apercevant une « adulescente » qui passait avec une jupe au-dessus de son jean : « Surpris par cette nouvelle mode, j’ai griffonné la fille » se souvient Frédéric. Le jeune graphiste dessine spontanément à ses heures perdues sur des post-it : Lula Postit venait de naître. Une première planche est publiée sur son blog promettant d’« inénarrables aventures de la petite fille qui squatte [son] pense-bête ».

DU POST-IT À LA BANDE DESSINÉE

Très rapidement, la jeune Lula s’ennuie toute seule dans son carré de papier. Elle rêve d’un animal de compagnie « intelligent, petit et mignon avec de la force dans le caractère ». Son créateur fait alors entrer sur scène Günther, un petit cochon gris quelque peu râleur, Fuyutsuki, une tortue japonaise nommée , Zach, un félin taciturne — à l’opposé de Salem, le chat dans Sabrina l’apprentie sorcière — puis un bébé : Pomme, le petit frère de Lula, « né sur une feuille vierge et immaculée, un peu comme Jésus, mais sans le folklore ».

Un an plus tard, Frédéric Berria signe désormais les croquis d’une sobre lettre entourée d’underscores  _F_. Très rapidement le cochon se fait remarquer et un éditeur propose à Frédéric de sortir un livre. Lula change son patronyme et devient Lula Nonyme,  car « Post-it ça ne plaisait pas à la marque 3M qui voyait un parasitage », et s’échappe de sa petite case jaune avec ses compagnons pour s’épanouir en grand format bande dessinée en 2008 à travers 94 pages. 

« STEVE JOBS A TUÉ MON JEU »

L’univers de Günther sera par la même occasion décliné en jeu vidéo en animation Flash. « 15 000 joueurs ont testé le jeu en moins d’une semaine dès sa sortie », un tel succès a naturellement poussé Frédéric Berria à sortir : Little Pig Adventure 2, un deuxième opus entièrement développé par ses soins, de la programmation jusqu’à la création sonore, où le cochon doit faire le plein de Crépitos pour progresser plus vite, tout en évitant des sentinelles et obstacles, le tout chronométré.

Même si l’on peut trouver encore des traces de ses jeux sur le net, il est désormais difficile d’y rejouer car les différents navigateurs ne prennent dorénavant plus en charge Flash Player depuis le 31 décembre 2020, pire encore, ces derniers l’ont même bloqué depuis cette année suite à l’abandon définitif de son propriétaire Adobe. « Steve Jobs a tué mon jeu » plaisante-t-il aujourd’hui. En effet, le patron d’Apple avait, pour des raisons de sécurité mais aussi de stabilité, banni la technologie Flash sur les appareils mobiles et tablettes à la pomme. 

DU POST-IT À LA TABLETTE GRAPHIQUE

Les années ont passé, Frédéric Berria a lancé en 2012 l’agence de communication Pencil Park, une agence couteau suisse qui crée du contenu pour tous les supports. À la fin du premier confinement, son crayon le démange, « profitant d’une période de creux », l’artiste en a profité pour faire revivre ses illustres personnages ultra-minimalistes.

Lula et sa famille ont franchi le cap de la modernité et s’affichent sur Instagram et Facebook. Grand aficionado du format comic strip, sa référence ultime reste Calvin and Hobbes illustrée par Bill Watterson, bande dessinée publiée quotidiennement dans le New York Times. « Je me force à raconter mes histoires, gags ou tranches de vie en une ou quatre cases à cause des contraintes d’affichage sur Facebook » soupire-t-il.

Le style de ses dessins a évolué, « je fais des essais pour représenter le caractère hyper dynamité de Lula, je travaille sa chevelure notamment son emblématique swing. Je ne la maîtrise pas encore tout à fait » avoue l’artiste. Alternant à la fois entre Günther et la jeune fille aux cheveux rouges, tantôt dans sa tête ou dans son univers, l’on se délecte quotidiennement à retrouver ses personnages touchants, voire attachants.

Au-delà du running gag, Frédéric Berria nous invite à une réflexion, humblement, sans prétention, mais avec une finesse dans sa prose et une pointe de nostalgie où il introduit subtilement des références à ses influences, comme une chanson dans la tête, ou à des incontournables du cartoon et de la pop-culture : The Simpsons, Scooby-Doo et Superman entre autres…

À la question d’un prochain album de bande dessinée, Frédéric s’amuse : « cela n’est pas le but recherché mais s’il y a un lectorat conséquent, on verra. Pour l’instant, je m’amuse ». Pour que l’œuvre devienne réalité, vous savez ce qui vous reste à faire…

Daniel Latif
Photo : DL /DR
Dessins : Frédéric Berria

Retour en enfance avec Tintin au Musée Hergé

Quand on pense à la Belgique on pense au chocolat, aux moules frites “Chez Léon”, au Thalys… Et quand on voyage en “Confort 1”, au calme dans des sièges confortables, avec des plats gourmands servis à notre place puis la presse internationale gratuite et des prises qui fonctionnent… On se dit que les Belges n’ont rien à envier à la 1ère classe de la SNCF.
En Belgique, l’on se fait la bise qu’une seule fois. A Bruxelles, prononcez Brussel, l’on répète tout deux fois : en français et néerlandais. Et lorsqu’on aperçoit au détour de la Grand Place le Manneken-Pis, on se dit qu’on l’imaginait trois fois plus grand !
La Belgique c’est également le pays de Hergé, le père d’un célèbre reporter que l’on appelle Tim en allemand, Tenten en turc, Kuifje en néerlandais ou plus communément en français : Tintin. Les aventures de Tintin ce sont 23 albums en bandes dessinées, traduits dans plus de 70 langues et dialectes. Une traduction qui a donné quelques variations linguistiques peuvent amuser le lecteur étranger notamment au niveau des noms de personnages. En Angleterre, le nom de Tintin ne change pas, cependant son inséparable compagnon y est rebaptisé Snowy, le Professeur Tournesol devient ainsi Professor Cuthbert Calculus et les Dupond et Dupont y sont plus connus sous l’identité de Thomson and Thompson.
Georges Rémi, alias Hergé, est l’inventeur d’un style sobre et précis : la ligne claire. À travers un parcours BD dans la capitale européenne, l’on peut se laisser surprendre devant des fresques murales de Boule et Bill, Quick et Flupke, Gaston Lagaffe, etc. Ces murs de bandes dessinées de la taille des immeubles sont un atout de charme et un agrément de nostalgie qui rappelle la fierté nationale.

LE PLUS CÉLÈBRE JURON DU CAPITAINE HADDOCK INSPIRE DU TURC

La vision de tous ces personnage provoque une réminiscence et l’on essaie de se rappeler quand est-ce qu’on a pris le temps d’ouvrir et de redécouvrir un album des gamins de Bruxelles, Quick et Flukpe. Que cela fait du bien de tourner simplement les pages et de tenir un support différent que celui d’un iPhone ou d’un iPad. Il était enfin temps de relire cet album de Tintin au Tibet qui trônait dans cette bibliothèque comme un trophée de collection qu’on n’a pas osé revendre. Quelle délectation de retrouver un ouvrage qui défend la langue française en y usant de belles tournures, du vocabulaire riche — “Bachi-bouzouk” du turc, qui signifie “tête déréglée” est le plus célèbre juron du Capitaine Haddock, varié : “Mille milliards de mille sabords de tonnerre de Brest !” et de surcroît permet de découvrir différentes cultures à travers un média qui a beaucoup perdu de sa popularité. Les jeunes ne lisent plus de bédé ! Ils n’ont pas eu cette chance d’avoir un membre de leur famille collectionneur, passionné qui leur aura transmis la curiosité, le plaisir de lire et de s’instruire ou simplement collectionner ce genre de bandes dessinées.
Pour se replonger dans cet univers, rien de mieux qu’un tour au musée Hergé, situé à Louvain-la-Neuve. Dans un lieu qui rompt avec l’urbanisme de Bruxelles où l’on rentre dans un espace lumineux démesuré et ouvert sur l’extérieur avec de grands vitrages en forme parallélogramme. On accède à plusieurs salles larges et volumineuses au style épuré et à l’éclairage tamisé pour découvrir des planches inédites. Toutes les coulisses de fabrication, les crayonnés, les planches originales à l’encre de chine, dont les traits dégagent une puissance et des expressions profondes.
Jusqu’au 26 janvier, le Musée Hergé refait vivre les aventures indiennes de Tintin à travers une exposition temporaire intitulée Allo Bruxelles ? Ici Rawhajpoutalah !

Aujourd’hui, le reporter du Petit Vingtième revendique plus d’un million de « J’aime » sur sa page facebook. Ce héros international a été décliné en boutiques dédié au personnage éponyme où l’on décline son image est déclinée en montres, bagages, vaisselle, t-shirts, linge de maison, fournitures de bureau, figurines, etc. Qui aurait pensé qu’un personnage de bande dessinée crée en 1929 aurait pu être adapté en dessin animé, en jeu vidéo puis au cinéma en 3D par Steven Spielberg ?
En effet, quand on pense à tout cela, on se dit qu’ils ne blaguent pas les Belges !

Musée Hergé
À lire : Musée Hergé par Michel Daubert aux Éditions La Martinière

Daniel Latif
Crédit photo : Olivier van de Kerchove