À la Tour d’Argent, Lestang 1573 joue les grands accords

Il y avait quelque chose d’évident à présenter Lestang 1573 à la Tour d’Argent. D’abord parce que le lieu impose toujours autant : quai de la Tournelle, face à Notre-Dame, cette maison étoilée Michelin appartient à l’histoire gastronomique française, avec sa vue spectaculaire sur la Seine et son fameux canard au sang. Ensuite parce que le clin d’œil chronologique amuse : 1573 pour Lestang, 1582 pour la Tour d’Argent. Le domaine de Sancerre est donc plus ancien que le restaurant. Neuf ans d’écart, à cette échelle, ne changent pas le monde, mais donnent à la rencontre un charme particulier.

Le déjeuner se tenait dans les Appartements Augusta, au cinquième étage, avec Paris déployé à perte de vue. La Seine imposait sa présence, dans des variations de lumière magnifiques sur les pierres grises de la ville. Après ses récents travaux, la Tour d’Argent a retrouvé une élégance intérieure très juste, entre héritage et modernité. Le lieu prolonge aussi l’expérience au-delà du repas, avec un appartement privé ouvert sur Paris et tout un art du séjour pensé dans le détail, du dîner à la Tour d’Argent au petit déjeuner suspendu au-dessus de la ville, en passant par des expériences autour de la sommellerie et de la dégustation.

Avant les vins de Lestang, le déjeuner a commencé avec le champagne de la Tour d’Argent. Puis sont arrivées les deux cuvées 2023 du domaine : Sancerre Tradition et Sancerre L’Illustre Voyageur. Côté cuisine, le Chef Yannick Franques, Meilleur Ouvrier de France 2004, a imaginé un menu sans fioritures, d’une grande clarté, où chaque plat semblait déjà tendre la main au vin : mystère de l’œuf, chapelure de brioche toastée, velours de céleri au beurre noisette et copeaux de truffes ; saint-pierre meunière, chou pointu, morilles au lard de Colonnata et jus d’arêtes aux trois citrons ; Caneton Diane de Poitiers en croûte de noisette, Reinette, céleri-rave à l’hibiscus et jus court ; puis Mangue de Gorée, meringue givrée au poivre de Timut, sorbet goyave et nuage de coco.

Au fil du repas, Rémy Graillot, directeur de Lestang 1573, raconte son domaine avec passion. Chez lui, le vin n’est pas seulement affaire de goût : « À Lestang, le vin est un voyage », résume-t-il. Le mot renvoie d’abord à l’histoire d’un lieu marqué par Jean-Guillaume Hyde de Neuville, ministre de la Marine, ambassadeur de France sous Louis XVIII, proche de Chateaubriand et devenu propriétaire de Lestang par son épouse. La cuvée prestige, L’Illustre Voyageur, fait précisément référence à Chateaubriand, surnom que lui donnait son ami.

Mais ce voyage passe aussi par le terroir et par une certaine idée de la nature. Rémy Graillot insiste : « On ne fait pas d’assemblage » et parle d’« un vin qui respecte la nature, un vin naturel, dans le respect humain ». Sur près de 50 hectares, Lestang abrite un parc vivant, nourri par des sources naturelles et un étang, entouré d’arbres fruitiers, de noyers, de ruches et d’une faune préservée. Aucun traitement chimique, des arbres replantés chaque année, des moutons l’hiver pour entretenir naturellement le parc : le domaine revendique l’esprit d’un « îlot de biodiversité ».

Dans le verre, cette approche donne des vins qui cherchent moins à imposer un style qu’à laisser chaque millésime trouver son équilibre. La cuvée Tradition 2023 ouvre cette lecture avec netteté. Sa bouteille incarne déjà une identité soignée : verre allégé, logo transparent, armoiries stylisées. Mais le vin, lui, parle encore plus. Célestin Bizet, chef de culture et maître de chai, y relève des notes herbacées précises. Rémy Graillot évoque un sauvignon parfois « bourguinisant », « très bien travaillé et très élégant, avec des notes d’agrumes ».

Ce Tradition 2023 n’est pas un sauvignon démonstratif. Il possède fraîcheur, tension et franchise, sans céder à la facilité du simple éclat variétal. Bérénice Klein, ingénieur agronome et fondatrice du Média Vin, y retrouve des arômes primaires végétaux, un côté herbacé typique, des notes d’agrumes gourmandes, ainsi qu’un élevage délicat, avec peu de bois, qui apporte des nuances briochées et pâtissières.

À table, le vin a montré toute sa précision. Sur l’œuf, il équilibrait la gourmandise du céleri au beurre noisette, la brioche toastée et la truffe. Sur le saint-pierre, il tenait le jus aux trois citrons tout en accompagnant le gras de la meunière, les morilles et le lard de Colonnata. On comprend alors ce que Rémy Graillot cherche à construire : un sauvignon élégant, travaillé, droit, mais jamais raide.

Avec L’Illustre Voyageur 2023, le ton change sans rupture. Produite à seulement 2 200 bouteilles, la cuvée prestige affiche un profil plus rond, plus gras, plus ample. Sa présentation accompagne le propos : bouteille sombre de forme bourguignonne, bouchon de cire, bouteilles cirées à la main et numérotées. Les étiquettes, dessinées par l’artiste américain Michael McGregor, prolongent le récit du château Renaissance et de l’histoire du domaine.

Dans le verre, L’Illustre Voyageur se montre plus charpenté, plus enveloppant que Tradition, mais toujours équilibré. Sur le Caneton Diane de Poitiers, il tenait le plat sans faiblir, épousant la noisette, le jus court, la fraîcheur de Reinette et le céleri-rave à l’hibiscus. Il affirme ainsi son ambition : être un vin de table au sens noble, capable de dialoguer avec une cuisine de haut niveau.

Autour des vins, Rémy Graillot a aussi évoqué ce qu’il veut faire de Lestang au-delà de la bouteille. Le domaine accueille des résidences d’artistes, et lui-même imagine un livre « disruptif, léger et aéré », accompagné de dessins et de poèmes. « J’adore les mots, la langue française, la poétique », confie-t-il. Chez lui, le vin dialogue avec l’art, la littérature et l’histoire.

Cette histoire passe également par Anne-Marguerite de Neuville, que la New-York Historical Society présente comme une figure centrale, parmi les premières figures féminines de l’art américain. Une nouvelle exposition autour de Marguerite de Neuville prolonge cette mémoire. Lestang 1573 ne raconte donc pas seulement un domaine viticole, mais aussi une circulation d’idées, de personnes, d’influences et de récits.

Cette ouverture se retrouve dans le développement commercial du domaine. Rémy Graillot cite Copenhague comme premier relais important à l’international. Lestang 1573 est présent en Australie, tandis qu’un intérêt se confirme aux États-Unis, avec des discussions à Miami et sur la côte ouest. Une consœur spécialiste du vin rappelait d’ailleurs qu’outre-Atlantique, un public croissant recherche aujourd’hui les vins de Loire pour leur personnalité et leur accessibilité face à certains Bourgognes. Dans le cas de Lestang, cette lecture a du sens : ce sont des vins précis, élégants, pensés pour la gastronomie.

C’est sans doute ce qui ressort le plus clairement de ce déjeuner à la Tour d’Argent. Les deux cuvées 2023 n’ont rien d’ostentatoire : Tradition par sa finesse, sa tension et ses notes d’agrumes ; L’Illustre Voyageur par sa rondeur, son gras et sa capacité à accompagner des plats plus charpentés. Deux expressions d’un même esprit, portées par une vision qui mêle terroir, histoire, art et élégance.

Dans un lieu comme la Tour d’Argent, tout cela prenait naturellement du relief. Entre la Seine, l’histoire de la maison, la cuisine du Chef M.O.F Yannick Franques et la passion de Rémy Graillot, le déjeuner a suscité chez les convives une émotion extraordinaire. Si Chateaubriand était encore en vie, il aurait sans doute prolongé le déjeuner face à la Seine, un verre de L’Illustre Voyageur à la main.

Où trouver les vins de Lestang 1573

Les vins de Lestang 1573 sont disponibles chez Lenôtre, au Drugstore des Champs-Élysées, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à 2 heures du matin, ainsi qu’en commande en ligne sur le site Lavinia.

La cuvée Tradition existe aussi en magnum, notamment pour le marché de Saint-Tropez.

Le domaine est distribué dans plusieurs maisons et tables haut de gamme, parmi lesquelles la Table de Bruno Verjus, Le Royal Monceau – Raffles Paris, l’Hôtel Peninsula, au Cheval Blanc Paris, ainsi que chez Yannick Alléno, qui le sert même au verre.

Daniel Latif
Photos : DL / DR

Au Joséphine, le meilleur siège se trouve au comptoir

Au Joséphine, le bar du palace Mandarin Oriental Lutetia Paris, le meilleur siège n’est pas celui que l’on croit. En effet, mieux vaut s’installer au comptoir, face au marbre rétroéclairé, au plus près des gestes du barman. On se laisse alors émerveiller par le panachage coloré des flacons dont les reflets se répondent, puis surprendre par ces réminiscences qui rappellent ce speakeasy niché au cœur d’une grande gare new-yorkaise.

La carte des boissons vous plonge d’emblée dans l’esthétique d’un Paris nocturne, où résonne cette mélodie jazzy teintée de blues. Les dessins de Serge Clerc, qui l’illustrent, vous transportent dans une atmosphère de roman noir et donnent à l’ensemble des airs de bande dessinée en ligne claire, élégante et légèrement mystérieuse. Le choix des cocktails devient vite cornélien. On hésite entre les signatures, les classiques, les alcools rares, des arômes qu’on ne connaît pas encore.

Le Joséphine, Lutetia, Paris

Le décor, lui, dépayse aussitôt. Depuis la réouverture du Lutetia, les fresques originales ont été restaurées. Les anciennes moquettes rouges ont disparu, laissant réapparaître un trésor que le temps avait caché. L’hôtel, initialement construit pour les artisans du Bon Marché, conserve cette mémoire parisienne que l’on devine dans les détails.

Au Joséphine, le spectacle est dans les gestes précisément chorégraphiés : la mesure, la coupe, la feuille cueillie puis froissée, le liquide versé au bon rythme, jusqu’à la présentation finale. Rien n’est surjoué. Le bar pousse le soin du détail jusque dans le choix des ingrédients, avec une jardinière où poussent basilic, thym, romarin et sauge. « On fait pousser nos plantes aromatiques nous-mêmes et on les utilise pour les créations », raconte Flavio Pellegrino, barman du Joséphine. Une attention que l’on retrouve aussi dans l’huile de chlorophylle artisanale élaborée par Angelo Forte, le directeur du bar.

Originaire du sud de l’Italie, Flavio parle des cocktails comme on parlerait d’un plat de famille. « Ma mère vient de Naples, elle m’a transmis la cuisine, l’importance des arômes et la fraîcheur des ingrédients », confie-t-il. Cette attention se retrouve dans l’Ika Sour, l’une de ses créations structurée autour de la feuille d’oxalis, fleur de sureau, absinthe, vodka, saké, agave, verjus, puis un smash de feuilles. La recette pourrait sembler chargée, et pourtant, elle ne l’est pas. Le cocktail garde une ligne claire, presque limpide. L’absinthe ne domine pas, le végétal apporte de la fraîcheur, le saké prolonge la dégustation, le verjus donne cette tension qui réveille l’ensemble. C’est étonnant sans nécessairement chercher l’effet. Un surprenant mélange qui éveille cette sensation de jamais vu et surtout de jamais bu.

« On donne une petite partie de nous dans chaque cocktail », poursuit Flavio Pellegrino. Chaque serveur apporte sa nuance, son geste, sa sensibilité aux saveurs. De surcroît, les barmans restent ouverts aux compositions sur mesure, aux envies particulières, parfois très singulières, et aiment improviser, toujours avec le souci de respecter les accords.

La carte prolonge cette exigence avec le même souci du détail. Plus de 90 références de whisky, et la même attention portée à chaque produit. Rien n’est choisi au hasard : pas de limoncello, mais un acqua di cedro, plus rare et plus subtil.

En accompagnement, la carte propose quelques bouchées soignées à partager : California maki uramaki, homard au miso, avocat et sauce épicée, bao bun au homard, huîtres Gillardeau classiques ou huîtres au caviar.

Enfin, parmi les choix au verre, on retrouve le Taittinger extra brut Cuvée Lutetia, le Bollinger Special Cuvée, mais aussi des rouges de Bourgogne, notamment en Hautes-Côtes de Nuits.

À mesure que la soirée avance, les conversations s’estompent, les gestes derrière le comptoir retiennent le regard et le marbre renvoie une lumière douce. On aperçoit dehors, un Paris crépusculaire où les gyrophares des voitures de police viennent parfois accrocher l’œil à travers les vitres. À l’intérieur, la notion de temps semble avoir perdu toute importance. Il semble s’être arrêté au Lutetia. On se retourne, rien n’a bougé, rien n’a changé.

Dans ce décor, on regrette presque que le piano à demi-queue soit fermé. L’envie d’y jouer quelques notes, un stride discret, s’impose naturellement. Il ne manque alors que mon confrère Jean-Marc Leclerc pour tenter un quatre mains. Il faudra revenir, un jeudi, un vendredi ou un samedi pour les concerts au piano. En attendant, on reste encore un peu.

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Daniel Latif
Photos : DL /DR
Film : Jordan Rey

Lola James Harper, une invitation au voyage sur des routes de rêve

C’est dans la salle mythique des Films 13, le cinéma de Claude Lelouch, confortablement lovés dans des fauteuils en cuir d’un confort presque indécent, que Rami et Lili Mekdachi ont présenté leur film With. Dès les premières minutes, Rami Mekdachi a invité le public à déplacer son regard : il ne s’agissait pas seulement de regarder un film, mais de se laisser glisser dans un voyage. S’enfoncer dans son fauteuil, laisser l’écran s’effacer un peu, et accepter de monter en voiture avec eux.

« On prend une voiture, on attrape les odeurs que ces lieux nous inspirent. On enregistre un son et on fait des films de ces voyages », présente Rami Mekdachi. « Ça fait vingt ans qu’on fait ça. On veut vous mettre en voiture avec nous », poursuit-il, comme on ouvre une portière avant le départ.

Avec Lola James Harper, le voyage ne s’observe pas à distance. Il se vit à hauteur de route, fenêtres ouvertes, dans cet état suspendu où les paysages, la musique et les senteurs commencent à se répondre.

Pour Rami Mekdachi, ce rythme vient d’une manière de prendre le temps : rouler entre amis ou en famille, se laisser porter par les rencontres, saisir une odeur, une lumière, une chanson, puis les transformer en livres, en films, en happenings sous le nom de Lola James Harper. Depuis plus de vingt ans, il construit un univers où la photographie, le cinéma, la musique et le parfum avancent ensemble, comme les passagers d’une même voiture.

Le road trip, chez lui, n’est jamais un simple décor. C’est une façon d’être. Dans With, il y a ce désir d’être « avec » : avec des gens venus d’ailleurs, avec d’autres cultures, avec celles et ceux rencontrés en chemin, et avec qui quelque chose peut se créer. « Essayer d’être avec, avec des gens différents, d’autres cultures, pour co-créer avec », confie Rami Mekdachi, dans une formule qui résume l’élan du film autant que celui de Lola James Harper.

Le film invite au voyage et rappelle, par certains plans, le clip de Lady de Modjo, où les protagonistes partent en quête d’un point inatteignable : le Grand Ouest, le Grand Nord, peu importe, tant que le voyage laisse une trace.

À travers ces images, Rami Mekdachi révèle son amour de la route et de ces moments fugaces que l’on tente de retenir avant qu’ils ne disparaissent. Il les saisit presque comme une synesthésie baudelairienne, là où les sons, les images et les senteurs se mêlent. Une station-service, une voiture américaine, une lumière californienne, un morceau de musique : tout semble devenir souvenir avant même d’avoir disparu.

Cette même poésie traverse cette première collection de livres de voyage et de photographie publiée aux Éditions de La Martinière. Une collection poétique et photographique qui prolonge l’univers Lola James Harper par les images, les routes et les sensations.

Au cœur des livres, les photographies de Lili Mekdachi, jeune prodige de 19 ans, qui a immortalisé à l’argentique des paysages californiens, des stations-service et de belles caisses américaines qui font plus que nourrir le rêve. Elles donnent envie de reprendre la route, de suivre les highways, notamment la Route 66, et de croire encore à la puissance discrète du voyage.

Dans un monde trop rapide, trop contrôlé, Rami Mekdachi dit vouloir « laisser une petite place au rêve ». C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre Lola James Harper : moins comme une destination que comme une humeur. Se mettre au fond de son fauteuil et imaginer que l’on est ensemble. Soudain, on n’est plus vraiment dans un cinéma. On est dans une voiture.

Daniel Latif
Photos : Tanguy Onakoy /DR

« Marilyn Monroe : 100 ans ! » La blonde qui défie le temps, toujours sous les projecteurs

À quelques pas de la patinoire de Bercy, où la grâce d’une patineuse tient à un équilibre fragile entre maîtrise et abandon, la Cinémathèque française célèbre une autre silhouette entrée dans la légende : Marilyn Monroe. Cent ans après sa naissance, l’actrice hollywoodienne continue de fasciner, non seulement pour son aura de star, mais pour cette manière unique d’incarner l’image, entre éclat, mystère et vulnérabilité.

À la Cinémathèque française, l’exposition « Marilyn Monroe : 100 ans ! », s’attache à cette dualité : derrière la star que tout le monde connaît, la comédienne que l’on regarde parfois trop peu. Entre morceaux de films choisis, photographies en noir et blanc d’une grande qualité, costumes originaux et documents rares, elle remet au centre son travail, au-delà de la légende.

L’ambiance y est feutrée, presque film noir, baignée dans une esthétique très hollywoodienne qui donne à voir une autre facette de la célèbre blonde. On y redécouvre une femme fatale, mannequin devenue star, mais aussi une interprète fine, capable de nuances dans des films comme Niagara, Les hommes préfèrent les blondes ou Certains l’aiment chaud. Une icône pourtant souvent déformée par les récits qui l’entourent, et dont l’aura continue de fasciner autant les passionnés que les curieux.

On ne compte plus le nombre de livres, de biographies, de récits censés restituer la « vraie » Marilyn Monroe, ses pensées intimes, ses blessures, son ascension, sa vie personnelle troublée et sa mort mystérieuse. L’exposition présente de nombreux extraits de films où apparaît la pin-up légendaire, parfois méconnaissable. Aujourd’hui, cette légende continue de fasciner et de fédérer des fans, mais aussi des curieux désireux d’en savoir plus sur leur star hollywoodienne.

Si l’exposition séduit par son atmosphère et la richesse de ses images, elle laisse néanmoins une légère impression d’inachevé, comme si un étage supplémentaire ou quelques pièces en plus auraient permis d’aller encore plus loin. Peut-être est-ce aussi cela, Marilyn : une présence qui ne se donne jamais entièrement, et qui, justement, continue de captiver le monde.

Infos pratiques
Cinémathèque française
51 rue de Bercy, 75012 Paris
Du 8 avril au 26 juillet 2026

Daniel Latif

Hegid, les montres aux mille vies

À deux pas de la place Vendôme, l’une des plus belles de Paris et l’une des plus réputées pour ses joailliers, Hegid reçoit au 8, rue Volney, dans sa boutique parisienne. Un lieu très design, fidèle à l’esprit de la maison, où Pieter Ceizer expose actuellement ses peintures abstraites, visibles librement. C’est là que nous découvrons Good Times, une édition limitée de 30 exemplaires, pensée comme une montre de caractère, joyeuse et singulière.

« La montre est là pour nous rappeler que notre vie est ce qu’on en fait », résume Henrick Gauché, président de Hegid. Avec Good Times, la maison livre une montre automatique dont l’écoulement des aiguilles hypnotise presque aussitôt. La pièce repose sur la capsule Mirage Soleil, avec ce fond qui accroche la lumière et ce dessin de cadran à la fois fun, presque cartoonesque, et pourtant très chic. Autour du cadran, soixante traits rappellent les rayons du soleil. Chacun correspond à une graduation de minute ou de seconde, autant de repères naturels qui rendent la lecture particulièrement fluide. L’ensemble est animé par un mouvement automatique Hegid Specimen FE-01 et une construction étanche jusqu’à 100 mètres.

Le bracelet Virage prolonge cet esprit avec une référence très précise à l’automobile. Fabriqué en cuir véritable, son dessin s’inspire des baquets de la Lamborghini Miura, avec une présence visuelle forte, particulièrement en jaune. Au dos de la montre, on lit la gravure « Made in France », tandis qu’un drapeau français apparaît en surpiqûre sur l’ogive du bracelet. Ce soin du détail et cette élégance en disent long sur l’esprit Hegid.

L’univers de Pieter Ceizer n’a rien d’anecdotique dans cette collaboration. Artiste et typographe néerlandais, élevé à Amsterdam et installé à Paris, il joue avec les mots et les lettres depuis toujours. Ceizer est connu pour ses collaborations avec Uniqlo, Mizuno, Nike, Paris Saint-Germain, Evian, Heineken ou Coca-Cola. On l’a aussi vu dans les rues de New York à travers des fresques réalisées en collaboration avec Warner Bros.

Chez lui, les mots sont des impulsions, des élans, des signes qui viennent égayer la journée. C’est exactement l’esprit qu’incarne Good Times : « Do », « rad », « act », « hi », « sk8 », « sex » : la montre en compte 31 au total. « On a détourné le disque de quantième, la date, par des petits mots qui donnent une impulsion joyeuse pour la journée », explique Pieter Ceizer. Ici, les mots circulent comme autant de petites impulsions joyeuses. Même les chiffres des heures s’affranchissent des habitudes, tous placés dans un apparent désordre. « Le 8 est à la bonne place, par accident », s’amuse-t-il. Et sa façon de regarder cette montre dit sans doute l’essentiel : « Je la vois comme un bracelet, un accessoire de mode plus que comme un instrument du temps. »

Cette liberté créative va jusque dans les détails qu’on ne voit pas forcément au premier regard. Pieter Ceizer avait même imaginé pousser encore plus loin le dessin des aiguilles, en leur donnant l’allure d’un pinceau cassé en deux. L’idée n’a pas pu être menée jusque-là, mais elle raconte bien l’esprit du projet. Good Times n’est pas une montre figée. C’est un objet vif, spontané, traversé par un geste artistique très libre. Un dessin impulsif aussi, pensé pour Jérôme Coste, directeur artistique de Hegid, mais surtout ami de l’artiste, avec qui il concrétise tous ces bons souvenirs, ces fameux « good times ».

Chez Hegid, cette pièce raconte aussi une certaine idée du métier : « Nous sommes des artisans, pas des industriels », rappelle Henrick Gauché. D’où l’envie de travailler en petites séries, de soigner ces détails parfois infimes mais toujours réjouissants et, surtout, de fabriquer en France. Les mouvements et les carrures sont réalisés à Maîche, dans le Doubs, tandis que les bracelets sont fabriqués à Besançon. Une manière très concrète d’ancrer la montre dans un savoir-faire français et dans des territoires où l’horlogerie a encore un vrai sens.

L’idée de durée et de persistance est au cœur de la maison. Henrick Gauché parle d’« une capsule témoin du génie humain », conçue pour traverser les années. Grâce au système EVOL, la montre se démonte en quelques secondes, ce qui permet d’en changer le bracelet, la carrure ou la capsule au fil des envies. « C’est pour cela que nous l’avons voulue évolutive », souligne-t-il. Chez Hegid, les collections sont pensées pour s’inscrire dans la durée et permettre à la montre de se transformer au fil du temps. Elles se renouvellent, s’enrichissent et se complètent, de sorte que chaque pièce accompagne durablement celui ou celle qui la porte.


C’est aussi ce qui rend Good Times si attachante. Derrière son cadran libre, ses mots d’humeur et son allure très mode, elle reste une montre conçue pour résister, durer, se métamorphoser et a fortiori accompagner une vie. Quand on demande à Pieter Ceizer quel super pouvoir il aurait aimé lui donner, il répond simplement : « Le super pouvoir de remonter le temps. » Une très belle façon de parler d’une montre pensée pour garder, au poignet, quelque chose des bons souvenirs.

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Daniel Latif
Photos : DL /DR

Le souffle du maquis dans un flacon

La Corse, c’est du contraste avant toute chose, avec ses routes où tout monte, tout descend et tout zigzague. Des agrumes des plaines à l’iode des criques, en passant par les herbes sauvages, tout y change, tout s’entremêle. Sur l’île, les parfums parlent presque autant que les paysages. Parmi les plantes les plus connues de l’île, comme la myrte, il y en a une qui surprend tout autant : la nepita.

Avec sa liqueur de Nepita, la Distillerie de Louis Napoléon Mattei en donne une expression particulièrement agréable. Née à Bastia au XIXe siècle, la maison s’est imposée au fil du temps parmi les grands noms insulaires des apéritifs et des liqueurs. Comme toutes les liqueurs de la distillerie, cette nouveauté suit la recette initiale du fondateur et prolonge un savoir-faire ancien.

La nepita appartient à la famille de la menthe, mais la liqueur évite justement tout ce que la menthe a souvent de trop appuyé. Au nez, on croit d’abord percevoir un jeu discret de plusieurs plantes. Puis la dégustation recentre tout, avec une menthe fine, légère et en toute retenue. On se prend alors à penser à la manière dont tant de produits ou de sirops industriels ont déformé ce goût-là en le poussant jusqu’à l’excès. Ici, on retrouve au contraire la subtilité de la plante et ce qu’elle a de plus vrai.

C’est aussi ce qui distingue L.N. Mattei. Là où beaucoup de liqueurs classiques reposent sur un seul ingrédient, celles de la maison sont conçues à partir d’un assemblage. Fruits, baies et plantes du maquis, récoltés localement, sont épluchés, mis en macération, puis distillés. Une technique qui permet de retrouver l’alchimie des recettes originelles et de magnifier les arômes. Dans cette Nepita, les notes végétales sont en outre soutenues par des extraits de cacao, qui apportent du relief et de la structure à l’ensemble.

Le flacon participe lui aussi au charme. L’étiquette évoque celles d’autrefois, avec son beau dessin botanique et son charme ancien. Le verre, avec ses motifs en relief, rappelle ces belles bouteilles qui attirent l’œil derrière un bar, celles qu’on remarque tout de suite parce qu’elles ont une allure, une illustration, une vérité.

À déguster avec un carré de chocolat, pour faire naître une saveur d’After Eight authentiquement corse.

Décidément, si vous n’allez pas en Corse, alors c’est la Corse qui vient à vous.

Daniel Latif
Photos : DL /DR

La carte aux trésors des vins de France

Que ferait-on aujourd’hui sans GPS ? À l’heure où tout passe par le téléphone, la sortie d’une carte Michelin a presque quelque chose de réjouissant. Au-delà du simple plaisir nostalgique ou de la sensualité du papier retrouvée, cela reste l’outil le plus pragmatique pour chercher une route, embrasser une région, suivre un relief ou simplement préparer le voyage : la carte est souvent plus lisible qu’un écran.

Quand il s’agit de routes des vins, de villages, de bonnes adresses à dénicher et de paysages à parcourir, une carte de cette taille ouvre le regard. Elle donne envie de quitter l’itinéraire le plus rapide, de prendre son temps, de déambuler et a fortiori de se laisser surprendre.

C’est l’idée de cette nouvelle carte Michelin consacrée à l’œnotourisme, réalisée en collaboration avec Michelin Éditions et Vin de France. Cette première carte Michelin dédiée à cet univers recense 252 caves et maisons, ainsi que des offres de restauration et d’hébergement chez des vignerons.

Pour une sélection plus pléthorique, il y a bien sûr le célèbre Guide Michelin, mais pour s’orienter, suivre une route, longer un parcours, saisir un territoire, la carte garde ce vrai avantage. Elle permet de redécouvrir la topographie et la géographie. Surtout, elle sort du cadre fermé d’un GPS qui vous conduit d’un point A à un point B sans toujours laisser de place à ce qui pourrait surgir en chemin.

Et si l’on rangeait le GPS pour suivre la carte des vins ?

Ici, l’idée n’est pas seulement de rouler. C’est aussi de lire le vin autrement, avec une approche pédagogique et intuitive pour explorer la France viticole, comprendre l’originalité de la dénomination Vin de France, pensée comme un espace de liberté pour les producteurs, la diversité des profils de vins, la ronde des cépages et les bases des accords mets-vins.

L’objet lui-même séduit beaucoup. Avec son pliage en accordéon, cette carte rappelle les cartes historiques que l’on gardait dans la voiture, dans un sac à dos, ou que l’on dépliait sur une table avant de repartir. L’on y ajoutait des annotations, traçait des parcours, découvrait des patelins inconnus aux noms les plus farfelus. Parfois plus utile qu’un compagnon de route, elle reste un support concret, facile à emporter, à consulter, à partager et à transmettre.

C’est aussi une bonne raison de lâcher le téléphone. De sortir un peu du flot des informations, des alertes et des publicités. De renouer avec une manière plus libre de voyager, presque à l’ancienne, comme quand on était scouts et qu’on suivait une direction, un paysage, un nom de village, avec l’envie d’aller voir plus loin. Un esprit d’aventure qui rappelle les départs sans GPS, avec un goût d’exploration et d’imprévu.

La carte « Sur la route de Vin de France » s’adresse à ceux qui aiment la gastronomie et qui rêvent d’escapades gourmandes, de petites adresses sur la route, de maisons à découvrir au fil du périple ou d’endroits où passer la nuit selon les établissements. Que l’on parte en voiture, en van, en camping-car ou même à vélo, elle insuffle un nouvel élan et une autre manière de parcourir les régions viticoles : plus lente, plus curieuse et plus ouverte à la découverte.

Et dans cet imaginaire des routes, des vins et des haltes gourmandes, la Bourgogne garde une place à part. C’est l’une des régions qui viennent tout de suite à l’esprit quand on pense au lien entre paysages, gastronomie et culture du vin. Cette carte donne justement envie de reprendre la route dans cet esprit-là, à la recherche de nouvelles maisons, d’autres étapes et peut-être d’un nouveau trésor.

Daniel Latif
Photo : Jordan Rey
/DR

Adieu RoissyBus

C’est une ligne emblématique qui s’arrête et, au fond, presque personne ne semble s’en émouvoir.

Après 34 ans de service, le Roissybus a tiré sa révérence. La navette directe entre Opéra et l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle ne circule plus. Une page se tourne dans une relative indifférence. Pourtant, cette ligne n’était pas une ligne de bus comme les autres.

Pendant des décennies, elle a été l’une des plus stratégiques de la RATP. La plus rentable de la Régie, chaque passager validant son titre, régulière, largement préservée des incidents récurrents du RER B, et assurant une desserte centrale, en plein cœur de Paris à Opéra, au plus près des terminaux.. Pour beaucoup de touristes, elle constituait la première image concrète de Paris. À peine sortis de l’avion, valises à la main, les touristes grimpaient à bord et filaient vers le cœur de la capitale. Pas de correspondance, pas de complication. Une ligne droite entre l’aéroport et l’Opéra.

Le Roissybus, c’était aussi une certaine idée du service. Une ligne exigeante, confiée à des conducteurs chevronnés connaissant parfaitement la topographie de Paris, familiers du réseau parisien et capables de s’adapter aux imprévus de la circulation. Traverser Paris en toute circonstance, affronter les grands axes, puis s’engager sur l’autoroute A1 jusqu’à Roissy demandait de la maîtrise.

Roissybus, terminus. La fin discrète d’une ligne pas comme les autres

Les MAN Lion’s City GL articulés ont longtemps assuré la liaison. Près de 19 mètres de long, une présence massive dans la circulation parisienne. On les voyait quitter l’Opéra, se faufiler dans le trafic, puis prendre la direction du nord avec assurance. Ces bus nous faisaient déjà voyager. Leur capacité importante et leur aménagement intérieur correspondaient parfaitement à la mission.

Plus récemment, certains services ont été assurés par des Iveco Bus Crossway Line. Sur le papier, ces autocars interurbains disposent de soutes à bagages. En pratique, celles-ci n’ont jamais été exploitées, notamment pour des raisons d’assurance. Les valises restaient en cabine, ce qui densifiait l’espace. Malgré leur présentation plus routière, ils se sont révélés moins adaptés et moins confortables que les articulés historiques.

La décision d’arrêt laisse un goût amer aussi bien aux passagers qu’aux chauffeurs de la ligne. La RATP renvoie vers une décision portée par la Région Île-de-France. La Région évoque de son côté des problèmes de régularité, notamment les retards liés à l’A1. Officiellement, le trafic routier aurait fragilisé l’équilibre de la ligne.

Mais ces difficultés n’ont jamais été nouvelles. Elles faisaient partie du quotidien de la ligne depuis des années.

Au-delà des responsabilités institutionnelles, c’est surtout une liberté qui disparaît. Jusqu’ici, chacun pouvait choisir. Prendre le RER ou préférer le bus pour un trajet direct, sans correspondance. Désormais, ce choix n’existe plus.

L’alternative du RER apparaît pour beaucoup comme une fausse bonne idée. En cas de panne, et elles sont régulières, il n’existe pas de solution équivalente immédiate. Les quais se remplissent rapidement, les rames deviennent saturées. Pour un voyageur chargé de bagages, la situation peut vite devenir pénible.

Le Roissybus avait aussi un avantage évident. Il déposait directement aux différents terminaux. Pas de remontée interminable depuis la gare RER, pas de longue marche jusqu’aux halls d’enregistrement. On descendait, on y était.

Sa disparition pénalise aussi de nombreux employés de la plateforme aéroportuaire qui avaient leurs habitudes. Pour eux, cette ligne représentait un repère fiable dans des journées souvent décalées. Une liaison simple, identifiée, intégrée à leur routine professionnelle. Aujourd’hui, cette évidence disparaît.

Alors oui, ce n’était qu’une ligne de bus. Mais une ligne identifiable, cohérente et symbolique. Sa suppression ne bouleverse pas Paris mais perd les touristes. Elle retire simplement une solution claire, directe qui laissait le choix.

Adieu Roissybus.

Daniel Latif

Dis-moi ce que tu bois, je te dirai qui tu es

« Vous prenez quoi ? »

La question est lancée à la table avec un léger désespoir, alors que tout le monde a déjà choisi. Toi, non. Tu scrutes la carte comme si elle allait soudain te révéler une option cachée, un passage secret, une boisson qui ne dirait rien de toi.

Au café, on ne choisit jamais une boisson innocemment.

Mais la carte n’est pas inspirante. Et pour cause : dans la majorité des cafés français, c’est toujours la même litanie. Coca-Cola, Sprite, Orangina, Schweppes, limonade. Les grands classiques. Ajoutez à ça la bière, le vin et le café. Le tout, sauf après 18 heures, parce que « désolé, on a nettoyé la machine ».

Choisir devient alors un exercice périlleux. Car quoi que tu prennes, tu seras jugé.

Un Coca ?
Quelle audace. Le choix par défaut, celui qu’on prend quand on n’a plus d’idées, ni d’énergie mentale.

– Un Schweppes ?
Yes, « What did you expect ?». Le message est clair, inutile de développer.

Une coupe de champagne ?
L’élégance, certes, mais prépare-toi aux regards et à la question rituelle : « Quelque chose à fêter ? »

Un Orangina ?
La boisson nostalgie. Toujours trop chère pour ses 25 cl et toujours un peu frustrante, comme l’enfance.

– Un chocolat chaud ?
Il ne manque plus que le cartable et les petits écoliers pour compléter le tableau.

– Un sirop ?
Toi, tu cherches les ennuis.

– Un cappuccino ?
On entend déjà le soupir du barman depuis le fond du bar.

– Un thé ?
Un Lipton ou un Comptoir Richard sans saveur, qui va surtout réussir l’exploit de chauffer ta carte bancaire plus que ton palais.

– Un café ?
Le quinzième de la journée. Mais comme tu ne savais pas quoi prendre…

– Une bière ?
Ici, pas d’artisanale. Juste de la bière de soif. Pour ne pas dire autre chose.

– Un verre de vin ?
Le fameux Pic Saint-Loup ouvert depuis deux jours, qu’on essaie de refourguer à toutes les sauces.

Un vin chaud ?
Malheureux. On ne fait pas ça — correctement — en France.

Un Spritz ?
Tu le prends par mimétisme. En réalité, tu n’aimes pas ça.

– Un mojito ?
Tu veux surtout croquer de la glace et te faire remarquer par le bruit de la paille.

– Un ginger beer ?
Original, mais tu vas devoir expliquer à toute la table qu’il n’y a pas d’alcool dedans. Personne ne te croira.

– Un Perrier ?
Ambiance. Heureusement qu’il y a la rondelle de citron pour mettre un peu de soleil dans Paris.

– Un Ricard ?
On entend déjà les cigales et les boules de pétanque claquer peuchère.


Un Ricqlès ?
Allons. Tu ne les fais vraiment pas. Le bar non plus, d’ailleurs, depuis le siècle dernier.

– Une Suze ?
Tu veux surtout vérifier que l’inventaire a été bien fait. Spoiler : oui, RAS.

Une Red Bull ?
« C’est pas bon pour la santé », « c’est dégueu » avec grimaces à la chaîne. Les mêmes personnes qui en ont vidé des litres à la vodka en soirée.

– Un jus en bouteille ?
Secoue-le bien et prépare un peu d’eau pour faire passer l’acidité.

Un jus pressé ?
Plus de pamplemousse, plus de citron, plus d’orange. En fait, le serveur a juste la flemme.

Un Jägermeister ?
Là, tu as lâché une bombe. Te voilà immédiatement catalogué.

Un kir ?
Bon choix… jusqu’au moment où la serveuse précise : fraise, myrtille ou framboise.

Alors tu finis par opter pour une Valse.
On avait compris que tu ne savais pas sur quel pied danser. Quoi qu’il en soit, prépare-toi à devoir expliquer ce que c’est.

À ta santé.

Daniel Latif
Photo : DL /DR

« Ça y est ! » Ali Akbar est enfin décoré

Figure emblématique de Saint-Germain-des-Prés, mascotte du Quartier latin, il a même son portrait en fresque à l’angle de la rue du Four et des Canettes. Après plus de cinquante ans passés à vendre des journaux dans la rue, Ali Akbar — dernier représentant d’une profession en voie de disparition — a reçu la médaille de chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Chaque jour, il parcourt encore plus de quinze kilomètres à pied, un paquet de journaux sous le bras, pour en vendre à peine une quarantaine d’exemplaires. Une réalité qui n’étonne plus vraiment : dans les transports, les regards sont rivés aux écrans, et ceux qui font le choix délibéré de la matérialité du papier deviennent rares, presque précieux.

Dernier vendeur de journaux à la criée, Ali Akbar arpente inlassablement les rues parisiennes, notamment à Saint-Germain-des-Prés. Le Monde, Le Figaro, Libération parfois Charlie Hebdo : il les porte comme on porte une mémoire vivante. Malgré sa notoriété, malgré les interviews, malgré l’âge et même malgré la retraite, Ali bat encore le pavé, brandissant ses journaux comme d’autres lèvent un drapeau.

Il connaît ses clients par cœur. Se souvient des prénoms, des habitudes, des préférences — Le Monde pour l’un, Le Figaro pour l’autre, Libération pour les plus fidèles. Peu importe la météo. Qu’il pleuve, qu’il neige ou que le froid saisisse les doigts, Ali pousse la porte du Café de Flore, des Deux Magots ou d’un restaurant du quartier, et apporte avec lui une gaieté immédiate, presque contagieuse.

« Ça y est ! Trump va racheter la Corse ! »

Car Ali ne vend pas seulement des journaux. Il annonce l’actualité à la criée, à sa manière. Il l’improvise, la détourne, la poétise parfois. Toujours avec la même anaphore, devenue signature : « Ça y est… ». Une accroche qui amuse la galerie, déclenche des sourires, interrompt une conversation. Entre deux bons mots échangés avec les habitués, les touristes venus chercher leur exemplaire ou les serveurs qui le saluent, les titres prennent une autre saveur : « Ça y est ! François Fillon a rendu l’argent ! », « Ça y est, Marine le Pen s’est convertie », « Ça y est ! Sarah Knafo est avec François Hollande ! ».

Et pendant quelques secondes, au détour d’un café parisien, l’actualité redevient une voix, un corps, une présence.

Un monde où le journal est un lien, un prétexte, un sujet de conversation. Un moment de curiosité partagé, quand on jette un œil à la Une que tient nonchalamment le voisin. Un support que l’on peut griffonner, plier, déchirer parfois, et conserver précieusement aussi — un encadré, une photo, un titre, un fragment du jour.

Un bout d’histoire en guise de témoignage, fragile et tangible, qui rappellera à la postérité qu’il fut un temps où l’on touchait l’actualité du bout des doigts, et où, oui, on avait encore une sensibilité.

Ça y est !
Le papier n’a peut-être pas dit son dernier mot ?

Daniel Latif
Photos : DL /DR