Ce qui se passe en haut de l’Empire State Building devrait y rester

Ce doit être l’une des ramifications de la canicule : Angela Nikolau et Ivan Kuznetsov ont visiblement perdu la tête. Ce couple d’influenceurs n’a rien trouvé de mieux pour attirer l’attention que de mettre en scène leurs fiançailles — tous deux vêtus de noir — au sommet de l’Empire State Building et, accessoirement, faire la promotion de leur documentaire Netflix.

La performance est à la hauteur du bâtiment : démesurée, mais surtout ridiculement lourdingue. Pour habiller ce happening d’un semblant de profondeur, les deux acteurs ont dressé une banderole plagiant une citation sur l’amour prétendument attribuée à Jimi Hendrix, mais dont la paternité reste discutable. Ivan a visiblement passé plus de temps à se faire des bisous sur les muscles qu’à flâner au Club des poètes. Quitte à grimper si haut, il aurait pu élever un peu le niveau de sa prose.

N’ayant pu lui décrocher la lune, le jeune homme sandwich s’est donc hissé au sommet d’une tour de plus de 400 mètres pour demander la main de son escaladeuse au pied d’une antenne de radiodiffusion et d’un paratonnerre. En dépit d’une telle parade, toujours pas de coup de foudre.

Car cette mise en scène ne respire ni l’amour ni le romantisme. Elle transpire l’ego, l’exhibitionnisme, le marketing et la monétisation à tout prix. Eh non, ceci n’est pas une romance. L’amour ne consiste pas à prendre le public en otage pour démontrer que l’on fait mieux, plus haut, plus fort et, a fortiori, plus con.

Ce show dépourvu de vérité met en scène l’amour comme un produit et l’intime comme un emplacement publicitaire. À défaut d’une déclaration personnelle, on brandit une citation empruntée, une banderole dans le vent et deux clowns suspendus au-dessus de Manhattan, persuadés que la hauteur donne de la profondeur.

Soyons bons princes : attribuons-leur au moins le mérite de cette pitoyable performance puis laissons-leur l’entière paternité du ridicule. Ce qui se passe en haut de l’Empire State Building devrait décidément y rester, tant c’est lunaire.

Daniel Latif
Photos : Richard Drew, AP /DR

El Profesor malgré lui

« Je pense qu’on te l’a déjà dit ? », « tu connais la Casa de Papel ? » ou « c’est fou parce que tu ressemble trop au Professeur », que ce soit au supermarché, dans la rue et même à l’étranger… A force d’entendre cette même ritournelle ou de déclencher l’hilarité des caissières, je suis allé voir à quoi ressemblait Alvaro Morte, l’acteur espagnol qui incarne le fameux « El Profesor » dans cette célèbre série Netflix connue sous le nom de Money Heist. Soit, mais je ne suis pas convaincu. « Tu dois le voir dans le contexte de la Casa de Papel » m’assure-t-on encore.

Alors que j’arpentais les allées de la porte de Versailles à l’occasion de la Paris Game Week, je croisais quelques Cosplayer, ces fans qui incarnent des personnages fantastiques, issus de comics ou autres jeux-vidéo qui ont marqué des générations. Il y a notamment Lara Croft du jeu Tomb Raider, Mario et Luigi du célèbre jeu de Super Nintendo ou encore l’agent des forces spéciales Bandit de Rainbow Six siege. Toutefois, ils restent assez minoritaires dans l’affluence de cette convention, car il s’agit ici principalement d’un rassemblement de jeunes « geek qui n’ont pas cette culture du déguisement, contrairement à la Japan Expo ou Paris Manga et Sci-Fi Show » analyse Adrien, venu spécialement de Rouen pour l’événement dans son costume de personnage de la confrérie d’Assasin’s Creed.

Culture du déguisement, certes, mais pas question de s’approvisionner dans les boutiques officielles de merchandising. Tous ces fans qui donnent vie à leurs personnages fantastiques ont poussé le détail des ressemblances en confectionnant eux-même leurs costumes. Tout est presque fait maison, à partir de tissus récupérés, cousus main comme ces protège tibias recouverts de simili cuir ou ces armes factices en carton ou bois poncé, dont certaines ont été mises en consigne par les vigiles, car trop réalistes.

Plus qu’un travail d’artisan minutieux, il s’agit également d’une performance d’acteur comme Allan, ce fan venu du Sud incarnant le soldat Link dans Zelda, qui interprète avec brio le chant du temps et des bois perdus à l’ocarina, une flûte en forme de tête d’oie. Une envoûtante mélodie qui attire les connaisseurs qui viennent spontanément faire une vidéo ou l’abordent pour un bon mot, un brin nostalgique de cette « belle période » rétro.

Toujours en pleine déambulation, j’aperçois les fameux malfaiteurs de la Casa de Papel. Vêtus d’une combinaison rouge arborant le masque de Dali, l’un d’eux se retourne et m’observe. Coïncidence ou non, il s’agit du moment idoine pour vérifier si la ressemblance avec le chef de la bande de voleurs est notoire. Je fais un signe de la main. Aussitôt, le personnage masqué accourt et m’embrasse : « El Profesor ! Où étiez-vous passé ? Vous nous avez manqué », je reste interdit devant autant d’émotion, « je suis Athènes » me lance naturellement Carole qui se cache derrière le masque. Arrive un deuxième braqueur qui lui aussi me prend dans ses bras : « moi c’est Huston, quel est le plan professeur ? ».

« Athènes et Huston » n’existent pas dans la série, mais ce couple est tellement fan qu’ils se sont créé leurs propres personnages. La scène est surréaliste. Un visiteur, iPhone en main, s’approche : « on peut faire une photo ? ». Et c’est ainsi que s’est improvisé, au cœur de la Paris Game Week, un retournement de situation improbable pour des personnages qui se retrouvent braqués devant les nombreux objectifs des aficionados de tous âges et différentes contrées venus poser comme otages aux côtés des protagonistes de la Casa de Papel et du Professeur, malgré lui. 

Une heure après, l’effervescence de la séance photo redescend. Je rejoins mes confrères Alexandre et Alexandra puis leur raconte mon improbable aventure. Tous deux me scrutent attentivement : « maintenant que tu le dis, ouais, il y a un air… ». Amusés et troublés par la ressemblance, ils s’enquièrent : « mais, tu leur as dit que ce n’était pas toi le Professeur ? ».

J’avoue, j’ai complètement oublié !

Daniel Latif
Photos : DL /DR
Illustration : Carole Sauret