Qui a peur du retour de Friends ?

À chaque époque ses fantômes. Les années 2020 ont les leurs : des sitcoms que l’on croyait rangées au grenier mais qui continuent de hanter écrans, plateformes et réseaux sociaux. On les regarde, on les cite, on les détourne en mèmes, on les transmet. Et parfois, elles reviennent pour de bon. Pas comme un simple retour opportuniste, mais comme la continuité logique d’un attachement qui, lui, n’a jamais disparu.

Impossible de parler de ce phénomène sans évoquer Friends. Depuis la fin de la série en 2004, la question de son retour n’a jamais cessé d’exister. Elle a simplement changé de forme : film rêvé, saison fantasmée, nouvel épisode espéré… jusqu’à The Reunion en 2021. Une non-suite, en apparence. Mais un message limpide : Friends n’est jamais devenue une série du passé.

« Retrouver un vieil ami »

Le succès massif des retrouvailles dans The Reunion a confirmé ce que les fans disent depuis des années. Friends n’est pas seulement une série culte, c’est une série-refuge. Une “série doudou”, répètent souvent les spectateurs interrogés. Une œuvre que l’on relance en boucle, parfois en bruit de fond, simplement pour retrouver une sensation familière. Certains parlent même d’un rituel quotidien, presque thérapeutique.

Cette relation intime dépasse largement le seul cas de Friends. Pour Mark Blutman, scénariste emblématique de Boy Meets World (L’incorrigible Cory) et Girl Meets World (Le Monde de Riley), ce besoin s’explique simplement : revenir à ces séries, c’est retrouver des personnages avec lesquels on se sent immédiatement à l’aise, « comme rendre visite à un vieil ami ». Et qui, dans un monde plus fragmenté et plus anxiogène, n’a jamais ressenti ce besoin de familiarité ?

Ce paradoxe traverse tous les témoignages de fans : beaucoup se disent réticents à l’idée d’une suite, par peur d’abîmer un souvenir idéalisé. Mais presque tous reconnaissent qu’ils regarderaient quand même. Par fidélité. Par attachement. Parce que certaines séries, selon la communauté de fans, « font partie de la famille ».

Quand le retour fonctionne

Si Friends concentre toutes les attentes, d’autres sitcoms ont montré que le retour pouvait être une réussite. Fuller House, prolongement direct de Full House (La fête à la maison), a trouvé son public en jouant la carte de la transmission générationnelle. Même logique avec Girl Meets World, qui n’a jamais cherché à effacer Boy Meets World, mais à dialoguer avec elle en gardant dans son casting, entre autres, Ben Savage et Danielle Fishel.

Le cas le plus emblématique reste sans doute Will & Grace. Quatorze ans après sa fin, la série est revenue en 2017 pour trois saisons complètes, sans renier son ADN. Un retour qui a rappelé qu’une sitcom pouvait reprendre sa place sans se réinventer artificiellement.

Certains détails n’ont rien d’anodin. L’apparition de David Schwimmer dans Will & Grace, dans un rôle volontairement antagoniste à Ross, a ravivé la mémoire collective. Voir l’un des visages les plus identifiés de Friends ailleurs, même en contre-emploi, n’a fait qu’amplifier souvenirs et spéculations chez les fans.

Fantômes persistants et rumeurs tenaces

D’autres séries restent à l’état de murmure, mais de murmures insistants. Les rumeurs d’un retour de Who’s the Boss? (Madame est servie) refont surface régulièrement, tandis que Curb Your Enthusiasm prouve qu’une sitcom peut s’absenter, revenir, puis disparaître à nouveau, sans jamais perdre sa place dans l’imaginaire collectif. Ces allers-retours dessinent une nouvelle temporalité des séries, moins linéaire, plus organique.

Cette persistance des rumeurs n’est pas qu’un phénomène affectif. Pour Steve Callaghan, scénariste et producteur de American Dad et Family Guy, elle s’explique aussi par une réalité structurelle de l’industrie télévisuelle contemporaine. Avec la multiplication des chaînes, du câble et des plateformes, les audiences se sont fragmentées, rendant de plus en plus difficile l’émergence de nouveaux succès fédérateurs. Dans ce contexte, relancer une série déjà connue permet aux décideurs de rassembler plus facilement un public existant et de limiter la prise de risque, une logique qui s’impose d’autant plus dans un marché saturé.

La nostalgie parle aussi français

Ce mouvement ne concerne pas uniquement les États-Unis. En France aussi, la nostalgie sitcom travaille le paysage audiovisuel. Depuis plusieurs années, Cyril Hanouna et Jean-Luc Azoulay, figure historique des sitcoms AB, réfléchissent ouvertement à un retour de Les Filles d’à côté.

Parallèlement, les sitcoms françaises des années 1990 connaissent une seconde vie bien réelle sur la chaîne YouTube Génération Sitcom. Les commentaires, souvent collectifs, montrent que ces séries sont encore regardées « en famille », commentées épisode par épisode, comme un souvenir partagé que l’on refuse de laisser disparaître.

Une vraie sitcom, c’est un savoir-faire

Si ces retours fonctionnent — ou suscitent autant d’attente — c’est aussi parce qu’ils reposent sur un format extrêmement codifié. Une “vraie” sitcom n’est pas une simple série comique. Comme le rappelle Philippe-Louis Martin, producteur et réalisateur de sitcom québécoises comme Majeurs et vaccinés, Catherine et Dominic et Martin, « une sitcom, c’est une histoire complète par épisode, avec un début, un milieu et une fin ». Un format pensé pour le rendez-vous, la répétition et le confort du spectateur.

Sur le plan technique, Joey Lawrence, l’acteur principal dans la série Brotherly Love insiste sur le format multicaméra, le jeu face au « quatrième mur » et surtout la présence d’un vrai public. Contrairement à une idée reçue tenace, les rires ne sont pas faux : ils sont captés en direct, lors du tournage. Les nouvelles saisons de Will & Grace l’ont d’ailleurs rappelé explicitement au début de chaque épisode.

Will Friedle, acteur dans Boy Meets World, le résume parfaitement : une sitcom est une forme de théâtre filmé. Le rythme, la précision du montage, le comptage quasi mathématique des rires font partie intégrante de ce savoir-faire aujourd’hui parfois mal compris, mais toujours recherché.

Friends, partout, tout le temps

Si Friends continue de vivre, ce n’est pas seulement à travers ses épisodes. L’univers de la série s’étend bien au-delà de l’écran. The Friends Experience y contribue notoirement avec des expositions immersives à travers le monde. Des répliques de décors, les tasses Central Perk, les vêtements, ainsi qu’un merchandising des plus foisonnants jusqu’aux collaborations ponctuelles avec des marques comme McDonald’s, encore aujourd’hui, témoignent d’un phénomène toujours extrêmement actif.

Pour de nombreux fans, consommer Friends aujourd’hui passe autant par ces expériences que par le visionnage des épisodes. Une manière de prolonger la relation, de faire exister la série dans le quotidien, comme un souvenir que l’on matérialise.

Au-delà de la sitcom, un même désir de retour

La disparition de Matthew Perry complique évidemment toute perspective de retour classique de Friends. Chandler Bing manque et manquera toujours. Pourtant, les fans, y compris cette nouvelle génération, continuent de regarder, de commenter, de transmettre. Friends appartient désormais à une mémoire collective qui dépasse largement la série elle-même.

Et ce mouvement de retour nostalgique va bien au-delà de la sitcom. Le retour annoncé de Baywatch (Alerte à Malibu), dont de nouveaux épisodes doivent se tourner prochainement à Venice Beach, en est une preuve supplémentaire. Baywatch n’est pas une sitcom, mais elle répond au même appel du souvenir, au même désir de réactiver un imaginaire partagé.

Alors, qui a vraiment peur du retour de Friends ? Peut-être personne. Ou peut-être tout le monde, un peu. Mais si Friends ne revient pas sous cette forme, quelque chose d’autre reviendra. Un spin-off. Une autre série. Une autre bande.
Parce que, sitcom ou non, la télévision n’a sans doute jamais cessé de vouloir nous offrir cette chose simple et précieuse : la possibilité, encore et toujours, de rendre visite à de vieux amis.

Daniel Latif

The House from : les maisons cultes au-delà des murs

« 295 Lafayette Street », « 90 Bedford Street » ou bien « 66 Perry Street » à New-York ou encore le « 1709 Broderick Street » à San Francisco…

Ces adresses ne sont peut-être qu’un détail pour vous, mais pour les fans ça veut dire beaucoup. Il s’agit, en effet, des maisons ou façades d’appartements que l’on aperçoit dans ces films ou séries télé, plus connues sous le nom de plans généraux ou establishing shots, dans le jargon Hollywoodien. 

Le réalisateur Tommy Avallone s’est intéressé aux relations parasociales qui lient les fans de séries — et parfois même les acteurs — à des lieux qu’ils n’ont jamais connus ou qui n’ont jamais existé.

Et pour cause, même si les façades des appartements sont New-Yorkaises ou que les maisons aperçues se trouvent à Philadelphie ou Chicago, ce n’est qu’un leurre, car la grande majorité de ces productions cinématographiques sont tournées en studio à Los Angeles. À la grande déception d’un grand nombre de spectateurs qui longtemps ont cru que ces maisons étaient réellement les lieux de tournage ou de vie des acteurs. 

Ceci pourrait être le début d’une piste pouvant expliquer cet attachement émotionnel qui pousse inlassablement foison de touristes à se rendre devant ces lieux à la façon d’un pèlerinage.

Disponible en visionnage sur iTunes et sur Amazon video, The House from… est un documentaire enthousiaste d’une heure quarante pendant lesquelles l’on suit Tommy Avallone à la rencontre de ces fans de séries, des voisins mais surtout des propriétaires de résidences plus que familières, comme la résidence de Kevin dans Maman, j’ai raté l’avion, qui nous partagent leur quotidien, le rôle et l’engagement vis-à-vis des fans puis la charge que ces célèbres demeures leur confèrent. 

Mieux que des simples coulisses de tournage, il s’agit d’une réelle investigation autour d’éléments topographiques, certes triviaux, de formats télévisuels qui font désormais partie de la culture populaire et représentent un réel marqueur socioculturel pour toute une génération aujourd’hui, comme Anne-Charlotte, inconditionnelle de la sitcom Friends qui raconte l’avoir « tellement vue, qu’elle a,  l’impression de pouvoir s’y repérer sans jamais y être allée »

Une exploration qui mène à une réflexion autour de ces lieux tellement présents dans les media, comparable avec ces aventures en urbex : fortement chargées en histoire, mais dont il vaudrait mieux se contenter d’admirer la façade extérieure iconique et s’abstenir de les visiter. Car, au-delà, il y a le risque d’être tout simplement déçu et de se retrouver face à un NPAI.

Lire l’article en anglais sur The Interior Review

Daniel Latif

Iberia ne baisse pas les bras

« Iberia, no me gusta ! » c’est ce que j’ai lancé à ce passager italien qui se lamentait de ne pas avoir plus d’information sur le retard ou l’éventuelle annulation du vol IB3406, Madrid – Orly. 

Notre vol semblait compromis depuis ce matin où un mail de la compagnie nationale espagnole nous informait d’un changement d’horaire sur le vol initialement prévu pour 14h. Certains confrères avaient déjà reçu leur carte d’embarquement pour le vol de 16h.

Le vol de 11h, annoncé porte M24 et 25, est affiché en retard sur les écrans mais toujours pas de porte affichée pour celui de 14h. Voyant tout le monde scotché devant les écrans, en attendant Godot, je décide quand même de me diriger vers la porte M24. Un pari risqué, car les portes M sont situées à l’autre extrémité de l’aéroport et pour y accéder, il faut prendre une navette. Allez, salut la compagnie !

Après un périple digne d’un parcours UTMB, à descendre des escalators, embarquer dans la navette, faire un trajet assez conséquent puis remonter des escaliers, j’arrive enfin devant la porte d’embarquement M24. Seul, devant le comptoir, le vol pour Orly de 11h y est bien affiché. 

Ce n’est qu’une vingtaine de minutes plus tard qu’une horde de voyageurs arrive. Ça y est, ça commence déjà à soupirer, d’autres à se prendre la tête. Puis, les fameux impatients aux cents pas, qui vont et viennent au comptoir. Arrive enfin une hôtesse d’escale, toute tranquille qui s’installe à son ordinateur feignant de ne pas entendre la rumeur qui gronde. 

Voyant tout le monde s’affairer avec leur carte d’embarquement, je décide de vérifier mon billet. Et là, c’est la panique… le numéro de vol de ma carte d’embarquement ne colle pas avec celui affiché sur l’écran. Je me connecte aussitôt sur le site Iberia, je procède au check-in avec le risque de voir ma carte précédente annulée et de voir un message qui me ferait perdre toute dignité, surtout que je suis le premier de la file pour embarquer.

Choix du vol, clic, clic… choix du siège, clac clac… tiens donc,  je viens de passer du siège 15F au siège 15J. Je lève les yeux et me rends compte de la présence d’un Airbus A350-900 en bout de la passerelle aéroportuaire. Iberia aurait-il affrété ce bel oiseau flambant neuf pour rattraper le retard des deux vols ? Un collègue trouve l’entreprise trop ambitieuse pour un moyen courrier. Bingo, mon intuition était la bonne. 

Nostalgie à bord d’un Airbus A350

C’est ainsi que j’ai pu embarquer pour la première fois à bord d’un Airbus A350, un imposant coucou qui trône juste en face de son grand frère le regretté Airbus A380-800, toujours opérationnel chez Emirates — mais qu’Air France s’est empressé de se débarrasser après la pandémie. Même s’il n’a qu’un seul étage, l’A350 a un gabarit assez conséquent et on le ressent rien qu’à l’embarquement. 

À bord, je me retrouve en classe Premium economy, avec des sièges relativement confortables, des vrais casques audio englobants les oreilles pour réduire le bruit en cabine mais surtout la possibilité de relever les jambes comme le fauteuil de Joey et Chandler dans Friends

En parlant de Friends, l’écran en face à moi propose un catalogue de films et de séries télé à faire pâlir n’importe quelle plateforme. En effet, parmi la pléthore de sitcoms, les 10 saisons de Friends y sont proposées, également la saison 1 de The Golden Girls. Nous sommes bien en 2024, vous ne rêvez pas ! Et pour cause, le reboot de Full House, plus connu sous le nom de la Fête à la maison, Fuller House, y est proposé ou encore le sequel de la cultissime série Will & Grace, une suite, onze ans après, avec les même acteurs. 

Voilà de quoi ravir certains spécialistes sérivores. Seul souci, le vol ne dure pas longtemps, les instructions de sécurité et les interminables annonces inutiles puis tout le blabla — en espagnol et en anglais — du pilote s’excusant pour le retard ont pour effet de mettre en pause la diffusion. Or, le petit carré en bas de l’écran m’indique qu’il ne reste 1h18 avant l’atterrissage. Il va falloir être précis dans son choix de programmation. Challenge accepté, c’est parti pour le marathon de sitcoms. 

Daniel Latif