Célébration et symphonie de couleurs par Frank Bowling

Frank Bowling, né en 1934, est un artiste transatlantique, initialement expressionniste qui a vogué entre Londres à New-York. Diplômé et félicité du Royal College of Art à Londres en 1959, son style a évolué au fil des décennies. « Huit exactement », aime rappeler son fils Ben Bowling, qui dirige actuellement le studio Frank Bowling.

Petit à petit, Frank Bowling est devenu spécialiste de l’abstraction. Ayant toujours eu comme médium artistique la peinture, il n’a cessé d’explorer et d’expérimenter différentes techniques pour représenter ses mémoires et ses expériences personnelles. 

Plus qu’une école, plus qu’un simple objectif, Paris a toujours été « le centre du monde mais aussi un lieu d’inspiration » pour l’artiste qui n’avait qu’une obsession à l’époque, y faire une exposition. 

À 91 ans, et malgré de nombreuses expositions à travers le monde, il s’agit de la toute première exposition solo de Frank Bowling, intronisée chez Hauser & Wirth à Paris. Le « lieu relève d’une haute symbolique », se remémore Ben Bowling qui, il y a deux ans, transmettait à son père les photos de la galerie artistique encore en travaux. 

Il faut se souvenir qu’entre 1955 et 2018, le 26 bis rue François 1er a été le siège des radios Europe 1, Europe 2 et RFM. Un fief historique que Lagardère a revendu et qui s’est réincarné en immense galerie à travers plusieurs étages dédiées à l’art contemporain et moderne.

Ce lieu, dont la magnificence a définitivement inspiré l’artiste New-yorkais qui a peint en proportion ses œuvres qui atteignent pour certaines jusqu’à 4,5 mètres de hauteur. Elles ont été élaborées dans son atelier à Brooklyn, à East River, où Frank Bowling a dû composer en plusieurs étapes sur plusieurs mois pour élaborer de telles pièces gigantesques. 

Le résultat est tout simplement époustouflant et des plus inspirants. L’eau est un élément récurrent que l’on remarque dans le travail de Frank Bowling : « ce n’est pas seulement un collage, c’est une peinture qui imbrique plusieurs niveau de lecture, y compris dans son processus de fabrication de cette peinture » théorise Neil Wenman, Creative Director pour Hauser & Wirth, à propos des peintures intitulées Skid et Dawn. « Cela s’observe notamment par ce mouvement de gravité qui a été inversé », poursuit-il. 

Il en résulte une association de tableaux immenses où l’on devine des natures mortes dans un encadrement qui pourrait laisser croire que l’on fait face à plusieurs tableaux, mais en fait il s’agit d’une seule et unique pièce entière. Mêlant couleurs vives dans un enchevêtrement de strates où l’on distingue cette partie supérieure sorte de la sphère aérienne, un niveau terrestre et le dessous du sol. Cette observation se concrétise parfaitement sur le tableau intitulé Dancing, où Ben Bowling y décrit ce « coucher de soleil cataclysmique au-dessus d’arbres qui bordent une cascade d’eau »

« L’eau est essentielle pour la vie de mon père, il y fait de constantes références à travers ses œuvres » argumente Ben Bowling. Cette omniprésence procure cette sensation rafraîchissante qui invite le spectateur à plonger dans ses œuvres. Les interprétations sont nombreuses et l’artiste est entièrement ouvert à ce que le  visiteur puisse s’inspirer et y voir librement ce qui le touche. 

Le regard est absorbé par le panachage des couleurs entre les différents échos des tableaux mais il l’est d’autant plus par ces artefacts que l’artiste y a greffés. C’est de surcroît, l’une des caractéristiques que l’on retrouve dans les œuvres de Frank Bowling, ces différents souvenirs glanés, ça et là, dans son studio comme ce pinceau brosse plat, ces morceaux de feuilles ou ces bouts de ficelle, qui se marient harmonieusement bien avec les peintures. Une performance « un peu comme un D.J., où à la fin du spectacle, il lâche son micro » compare Neil Wenman. Ces objets sont comme un journal intime, une histoire narrative qui raconte la production du tableau. 

Toujours dans une inspiration créative mais avec l’envie de poursuivre son travail selon sa technique expérimentale bien personnelle, Frank Bowling joue avec les couleurs et les géométries, observe comment la peinture réagit, l’explose et la laisse s’étendre sur la toile. Il s’affranchit de la « technique du collage dans son sens conventionnel » et additionne les toiles selon un procédé de marouflage très particulier. 

Enfin, Ben Bowling — qui confesse ne pas toujours comprendre « d’où vient cette inspiration et cette création », synthétise l’esprit des œuvres de Frank Bowling à la façon d’un spectacle de jazz. Une performance qui donne du rythme et où l’improvisation a une place primordiale pour à chaque fois donner naissance à quelque chose des plus authentique, des plus singuliers pour ne pas dire unique. 

Exposition du 22 mars au 26 mai 2025

Hauser & Wirth Paris
26 bis rue François 1er
75008 Paris

David Gauquié, l’enchanteur d’un quartier

Il faut flâner dans le quartier des Batignolles pour remarquer sur les murs ce « distributeur gratuit de souhaits pour la semaine »

Une œuvre originale qui s’illustre parmi tout l’insignifiant et vaniteux street art parisien par sa gracieuseté et son authenticité. Moins mystérieux — et moins calorique — qu’un biscuit chinois, plus pragmatique qu’une banale citation d’un sachet de thé Yogi tea et tout simplement plus amusant qu’un horoscope frivole. 

Derrière cette performance positive, se cache l’œuvre de David Gauquié, producteur de cinéma et de théâtre. Depuis un mois, il placarde incognito ses « distributeurs gratuits d’ondes positives parfois « bons de joie », « bons d’amour en libre service », c’est selon l’humeur » avoue celui qui aime signer d’une croix de Cocteau.

Une entreprise bienveillante qui consiste tout simplement à « partager un peu de mon soleil » confie le producteur sensible aux performances artistiques dépourvues de dessein commercial, marketing ou idéologique. 

Pastichant ces petites annonces accrochées dans les boulangeries ou supermarchés, le passant est invité à décrocher une languette sur laquelle un vœu authentique et concis est consigné à la main. « J’écris spontanément de vrais souhaits et toujours positifs » avec une petite touche d’humour, en attestent les mentions « 100 % garantis », « efficace dès lundi » ou encore « 1 par personne ».

À la façon d’un totem porte bonheur, David confère à ces tickets une vocation onirique. « Qu’on y croie ou pas, ça recharge positivement et met les gens dans une bonne disposition » analyse-t-il. Une telle sincérité dans sa création qu’il lui est arrivé de vouloir en découper un pour lui-même.

Il est à peine 11 heures et les étiquettes « savoir se faire confiance », « faire plaisir à un être aimé », « recevoir un sourire solaire » et « sourire à un inconnu » ont déjà été délicatement emportées.

Parmi les bons mots restants, le choix se restreint sur « prendre un risque et réussir »,« acheter un truc qu’on désire tellement », « rencontrer quelqu’un de génial », « avoir une énergie de feu », « vivre un moment de tendresse » ou « gagner au loto ».

Étiquette que j’ai aussitôt décrochée après mûre réflexion sur chacune des autres phrases. Un souhait des plus louables pour quelqu’un qui ne joue pas au loto, mais qui aura au moins le mérite de me faire commencer la journée avec le sourire.

Daniel Latif

Compteur bleu : voyage intemporel autour de l’automobile déstructurée

C’est dans cet espace qui rappelle l’ambiance et inspire la vision d’un paysage lunaire que le visiteur avance à tâtons, suivant des fils guidant vers ces œuvres éparpillées de part et d’autre, à la façon d’une explosion suite à crash. 

Une invitation à explorer le lieu, où les pièces disséminées auraient pu provenir d’un vaisseau spatial, mais Pierlouis Clavel préfère parler d’ « instruments de musique, de mesure ». Cet étudiant aux Beaux-arts de Paris, nous convie le temps d’une performance pour son diplôme de troisième année à un voyage au bout de la ligne électrique.

À travers cette performance intitulée « Compteur bleu », l’artiste nous invite à la réflexion autour d’une énergie devenue « centrale » : l’électricité.

Notre regard est attiré par « Système 60 », « une capsule d’environnement musicale » présente Pierlouis Clavel. Il s’agit d’un micro espace dans lequel sont programmés des « changements d’états générés artificiellement par rapport au souffle, à la lumière et à la proximité du spectateur ».

Entièrement fabriquée à la main, majoritairement à partir d’éléments de récupération, cette boîte à musique, assemblée à la façon d’un Lego, renferme un synthétiseur analogique.

L’œuvre réagit ainsi en fonction des oscillations du courant, « ce qui génère une musique sans début et sans fin » de façon complètement autonome et « tant qu’il y aura de l’électricité » ironise l’artiste. 

« Presque un boulot de carrosserie »

Ensuite, il y a cette portière de BMW série 5 E34, avec son décrochage en pointe, qui incarne l’alliance de « ma pratique plastique avec ma pratique musicale. Et comme j’ai toujours voulu avoir une harpe, j’ai décidé de la construire moi-même » confie Pierlouis Clavel.

C’était presque un boulot de carrosserie, détaille Pierlouis Clavel : « j’ai dégarni les fausses moquettes et le faux simili cuir de la porte pour y glisser les cordes et les mécaniques ainsi qu’un micro ». Le résultat est des plus singuliers avec une harpe sur laquelle l’on peut jouer de la rythmique. 

Également connu sous le pseudonyme de A60, Pierlouis est un mélomane passionné autour de l’univers de l’automobile. Son rêve serait de « raccrocher cette portière à la voiture initiale, rouler à pleine vitesse avec la portière ouverte et voir si les vibrations du vent peuvent faire une harpe éolienne ».

De l’autre bout de la ligne, nous découvrons « Synchro Hz », une enceinte retournée. Une œuvre qui incarne le degré zéro du son de l’électricité et qui tente de répondre à cette ultime question : quel son fait l’électricité ?

Le visiteur est invité à participer à cette expérience en manipulant une manette permettant l’accélération ou ralentissement du flux d’électricité.  

Au fond, se trouve une loge façon pit stop avec deux tenues de pilote de course automobile, un casque. Bref, tout l’attirail emblématique que Pierlouis Clavel enfile pour mettre en musique sa passion pour l’univers du sport auto. Le personnage A60, une sorte de Stieg beaucoup plus judicieux, incarne une vitesse, une autoroute, le chiffre et la lettre. Une immersion dans une bulle où l’on peut écouter sur cette chaîne-hifi les différents titres composés par l’artiste mais surtout une allégorie de l’automobile avec le lecteur CD qui est déjà amené à disparaître.

Le son de l’électricité 

Enfin, il y a « Système A », qui est un « outil de composition et de diffusion particulier » avec son esthétique rétro-futuriste. Rappelant le ghetto-blaster, revisité de façon futuriste, cette pièce à la sonorité particulière émet un son très étouffé, comme en boîte de nuit. Car l’idée de « contenir les sons dans une capsule scellée que l’on peut transporter, recèle cette énergie dangereuse alliant l’électricité et la musique fascine Pierlouis Clavel. Cela pose la question de la dangerosité et l’origine de l’électricité ».

Une approche originale sur la façon dont on écoute le son mais surtout un point de vue qui rappelle ces voitures roulant la musique à fond dont les sonorités aiguës sont coupées. Et comme de nos jours la voiture n’émet presque aucun bruit, sauf une mélodie emblématique artificielle pour avertir les piétons. « J’aime beaucoup l’idée de choisir la sonorité d’une voiture, affirme Pierlouis Clavel. Être compositeur des sons du futur, et s’interroger sur pourquoi ce son-là plutôt qu’un autre ? ». 

Au-delà d’une approche paradoxale autour de la voiture, de l’électricité et a fortiori de la voiture électrique, Pierlouis Clavel avec sa déconstruction de l’automobile pose un regard philosophique et lucide sur le passage à l’électrique qui « ne sauvera pas le monde » mais s’engouffre dans ce qui sera probablement un des futurs enjeux de l’automobile.

Daniel Latif
Photos : DL /DR

Les Beaux-Arts relancent le Bal des 4’z’arts

Samedi 30 juin, 22 heures, au 14 rue Bonaparte, il fallait montrer patte blanche — ou plutôt bracelet bleu — pour accéder au Bal de l’école nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA). Au terme des « Ateliers ouverts », où les étudiants ont exposé leurs œuvres et rencontré le grand public ainsi que des professionnels de l’art, l’ambiance est à la fête. Les quelques 2 000 invités ont vraiment joué le jeu et se sont donnés la peine de se déguiser. Les étudiants étaient facile à reconnaître, se démarquant ainsi grâce à leur inventivité et créativité pour élaborer des costumes originaux et assez réussis. Parmi les plus notoires, il y avait Saïdia déguisée en Amy Winehouse, qui, équipée de son micro, entonnait les chansons les plus connues de l’artiste soul. Cette dernière vient tout juste d’obtenir son Diplôme national supérieur d’arts plastiques et a tenu à cette occasion un atelier maquillage et costume afin de « permettre à chacun de se grimer à son envie, de peaufiner les laborieux personnages et aux invités extérieurs de l’école de prendre part à l’euphorie du bal » explique-t-elle.

L’apogée de la soirée se fit ressentir lorsque les étudiants répartis en ateliers ont été invités à procéder au défilé — dans un cadre historique grandiose, sous la verrière des Beaux-Arts — chacun avec un thème spécifique, devant un jury. Saïdia confie que ce fut « pour beaucoup d’étudiants de l’école un moment de fête après une longue période de travail en vue des passages de diplômes tout au long du mois de juin ».

Georges Brassens regrettait longuement de ne plus pouvoir aller danser au grand bal des Quat’z’arts dans sa chanson éponyme. Prenant cela très à cœur en affirmant que : « les vrais enterrements viennent de commencer ». Aujourd’hui, il doit se retourner dans sa tombe !
46 ans après l’épilogue du fameux carnaval des quatre branches de l’ENSBA (architecture, sculpture, peinture et gravure) où la fête se transformait habituellement en orgie. « Le bal représentait l’image libertaire qui commençait à devenir assez dérangeante pour l’institution » explique Nicolas Bourriaud, directeur des Beaux-Arts ayant pris ses fonctions en décembre 2011. Ce fut, en effet, lors de ces bals que l’on vit pour la première fois, une participante du nom de Mona effectuer l’effeuillage, le précurseur du strip-tease…

Quelques mois après son arrivée, Nicolas Bourriaud décide de rétablir cette tradition datant de 1892 et de la remettre au goût du jour sous un aspect plus distingué et moins libertin : « Il me semblait que ce bal faisait partie de l’ADN des Beaux-Arts » et se trouve être un moyen efficace pour réinscrire l’école « dans le monde de l’art du 21ème siècle ».

Le thème de la soirée était « Excessif » mais les participants ont su interpréter intelligemment cette consigne et rester dignes. Il suffit de comparer l’ambiance de la soirée à celles organisées par d’autres écoles de commerce, entre autres, où les secours interviennent inlassablement pour des tristes comas éthyliques.

« Les quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut », c’est certainement ce que penserait le célèbre chanteur poète s’il avait assisté à cette version contemporaine du bal historique des beaux-arts. Tous les étudiants s’accordent sur le fait que cette renaissance du bal s’achève sur un franc succès eu égard au nombre de convives. « Tout le monde s’était bien impliqué pour le préparer et ça s’est très bien déroulé » conclut Emilienne qui a participé à la soirée avec l’atelier Philippe Cognée sous les couleurs du tuning, son seul regret est « de ne pas avoir défilé dans la rue ».
Mais le directeur souhaite faire évoluer le concept et pense d’ores et déjà à l’édition 2013 du Bal des 4’zart en promettant de « donner davantage d’ambition » et notamment de « relancer le traditionnel défilé ».

Daniel Latif
Crédits photo : ENSBA & Mathilde Le Cabellec