Ceci n’est pas un livre de photos

Il est une attitude qui manque cruellement à notre décennie. Une délicatesse que l’on retrouve chez les pianistes qui, d’une main de maître, effleurent les touches d’un piano. Un geste que les peintres exécutent lorsqu’ils brossent des figures à travers une toile. Une caresse perceptible dans le cinéma d’antan et sa poétique des plus romantiques.

Aujourd’hui, cet inframince ne se perçoit guère dans notre quotidien et encore moins dans les grandes villes comme Paris, où le foisonnement et l’agitation annihilent cette légèreté tant recherchée.

Il faut avoir du cœur et a fortiori une remarquable sensibilité pour arriver à prendre du recul, puis à prendre le temps de percevoir, dans un Paris aussi foisonnant, ces petits gestes emplis de charme et d’affection. 

Il en faut de l’insouciance de nos jours pour faire un tel ouvrage. Car ceci n’est pas un simple livre de photos. Il s’agit d’une invitation au lecteur — qu’il soit parisien, voyageur, ancré, de passage — à redécouvrir cette sensation d’émerveillement, de surprise, par l’intermédiaire du regard de Laurent Dufour sur sa ville de naissance : Paris.

Mieux qu’un commun recueil de photographies de rues, il s’agit d’un ouvrage prodigieux invitant à l’observation et la méditation autour du monde dans lequel on vit grâce à une mise en abyme en toute subtilité. 

À la recherche de cette légèreté perdue, faite d’instants suspendus de douceur ou de vie, il parcourt depuis les années 2000, la ville lumière dont il n’éprouve aucune lassitude. Tel Balzac, il dépeint ce foisonnement d’humains au quotidien, qu’il observe à partir de son Petit observatoire de la vie parisienne. Sans le savoir, et tel un scientifique, il en a compilé un Petit carnet d’une vie parisienne. Toujours dans une envie de nous faire plonger dans la vraie capitale et de nous en montrer les Coulisses. Ce piéton à Paris n’en est pas à son premier coup d’essai et signe ici une œuvre des plus nobles, consistant à faire vivre ces photographies sur du papier et à en faire renaître la sensualité originelle.

À travers ce florilège de photographies prises spontanément, Laurent Dufour invite à partager un Paris pittoresque avec cette insouciance retrouvée, fruit d’une observation hebdomadaire pendant ses balades avec le collectif Regards parisiens.

Un Paris authentique, cinématographique parfois nostalgique que Laurent Dufour a suspendu avec délicatesse et immortalisé sur film avec son emblématique Hasselblad 500 C/M ou l’un de ses nombreux appareils photos.

Des parisiens in situ qui défilent dans un décor sublimé, des rêveurs assis dans un jardin, déambulant à travers l’emblématique capitale mondiale, affairés sur leurs téléphones portables, assis à la terrasse d’un café ou tout simplement en train de lire sur un banc… Un théâtre émouvant qui fait jeter un autre regard sur ce et ceux qui nous entourent, que l’on peine parfois à imaginer ainsi, avec autant de douceur et de bienveillance Le photographe a su capter des perspectives surprenantes, des instants parfois insolites, un point de vue frappant ou un panachage de couleurs et lumières éblouissantes que le spectateur parisien s’amusera à découvrir ou redécouvrir au fil des pages, non moins que l’étranger qui rêve ou ne rêve pas encore de notre capitale. Un beau livre qui permettra aussi, sans doute, aux historiens des temps futurs de s’immerger dans le Paris de ce début de siècle, d’en retrouver l’ambiance, de frôler du regard les hommes et les femmes ordinaires qui y ont vécu.

Laissez-vous donc guider à travers le regard affectueux mais des plus sincères de Laurent Dufour, qui a forgé ces cartes postales d’un temps en alliant harmonieusement le photojournalisme et la photographie romantique mais non moins historique.

C’est sûrement ça, l’insouciance retrouvée.

Préface du livre de Laurent Dufour, Paris ou l’insouciance retrouvée

Photo : Laurent Dufour

Ma rencontre avec Anna Wintour

Au détour de la place Vendôme, en pleine fashion week, une foule s’est amassée devant le Ritz. Curieux, j’observe les fashionistas défiler, se prendre en selfie, pavaner avec leurs énormes sacs affichant des prénoms en guise de nom. 

Une limousine Mercedes s’approche devant moi, le chauffeur sort, ouvre la portière et laisse filer cette dame avec qui je tombe nez à nez…

Brigitte Macron ? Impossible, il n’y a pas de gardes du corps. Anna Wintour, pensais je aussitôt tout en saisissant mon boîtier photo pour immortaliser un portrait. Un regard échangé, interdit, je baisse l’appareil, convaincu : « ce n’est pas elle, elle aurait été accompagnée… ».

Elle enfile ses lunettes de soleil, et cette fois, plus de doute : « c’était bien elle ». Filant aussitôt par une entrée dérobée, dégoûté mais encore perplexe, je me rassure sur un éventuel sosie. 

Un couple monégasque arrive et me dit : « vous avez vu Anna Wintour ?
Oui, mais je l’ai ratée.
Rassurez-vous, elle n’aurait probablement pas accepté de faire la photo.

Me voilà rassuré !

Je vérifie grâce une vidéo postée sur X et j’ai la confirmation que c’était bien la papesse de la mode. Sur cette dernière, on voit Kim Kardashian qui a préféré saluer David Beckham et s’asseoir en ignorant Anna Wintour… peut-être qu’elle n’est plus en Vogue ?

Daniel Latif
Illustration : Juliette Chivard

Les chaises musicales façon Air France

Une semaine avant mon vol, j’ouvre l’application Air France pour m’assurer d’être bien assis côté hublot. « Clic, clic et clac » : 6F, voilà mon siège choisi. Quelques jours avant l’enregistrement, je vérifie le plan de cabine et je vois le siège 5F disponible. Et hop ! J’avance tel un ninja et je prends place juste derrière le rideau qui sépare la Business de l’Economy

Le jour du check-in est arrivé. Un message apparaît : « Votre siège a été modifié.

Nous sommes désolés, votre numéro de siège a été changé pour des raisons  opérationnelles. Votre nouveau siège est le : 04F. Si vous le souhaitez, vous pouvez réserver un autre siège. »

4F, « woop woop », j’ai été surclassé ! Alors certes, sur un vol interne — comme aiment bien se plaindre les éternels Cassandre, c’est pas la folie mais c’est toujours ce petit confort de pris. 

Un autre siège ? Pas folle la guêpe, non merci. 

Le jour de gloire est arrivé. Un œil sur la carte d’embarquement et je me vois rétrogradé en 8F. Ah bon !? Pourtant le message persiste bien et affiche que je suis toujours en 4F. Qui croire ? Le site air France ou l’application ? Pour en avoir le cœur net, je vais au comptoir, je montre le message et l’hôtesse reste confuse également. 

Merci Air France pour la fausse joie. Échec et mat, l’algorithme et la bêtise artificielle ont gagné. Et comme une surprise peut en cacher une autre, mon vol vient d’être retardé d’une heure et dans la foulée vient de disparaître des écrans.

Je quitte mon siège au salon, on m’invite à m’asseoir sur la chaise du service client. On me rebook sur le prochain vol à 12h40. À la bonne heure, cette fois-ci on m’annonce que je suis en 3F mais à bord d’un Embraer… et la déchéance ne s’arrête pas en si bon chemin : me voici relégué au terminal 2G !

Voilà comment le jeu des chaises musicales peut rapidement vous faire tomber de Charybde en Scylla.

Allez, salut la compagnie !

Daniel Latif
Illustration : Juliette Chivard

Salon Air France CDG 2F : Souriez, vous avez été surclassé !

Il a bien changé le salon Air France du terminal 2F à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Fini le choix cornélien entre ces lounges de bas étage qui se trouvaient en bout de terminaux avec une répartition inégale, car tout le monde se dirige naturellement vers le plus près de sa porte d’embarquement. Désormais le nouveau lounge se situe au milieu, les flemmards seront servis.

Meilleure répartition, certes, sauf que tout le monde s’est agglutiné au rez-de-chaussée. Forcément, on se dirige vers l’étage en empruntant un vertigineux escalier dont les marches ont été disposées de telle sorte que si vous ne les enjambez pas deux par deux, l’on pensera que vous performez un menuet ou tout simplement que vous boitez. 

Le buffet du haut est quasi vide. Un passage en bas vous fait comprendre qu’il y a plus de choix ici. Il y a notamment ce chef qui vous sert des œufs brouillés, pas très appétissants. Alors vous vous rabattez sur ces pancakes arrosés de sirop d’érable. Vous remontez les manger à l’étage et comme ils étaient bons, vous redescendez vous resservir. 

Étonnant qu’il n’y en ait pas à l’étage, peut-être que ces crêpes québécoises avaient la flemme de prendre les escaliers ? Quoi qu’il en soit, eu égard, la quantité de calories que vous avez ingurgité, vous vous donnez bonne conscience avec le peu de marche sur vous venez d’effectuer. 

Le matin s’annonce calme et serein, avec ce magnifique lever du soleil qui s’offre sous devant yeux. Voilà de quoi se réjouir d’être venu aussi tôt. Quand soudain, vous percevez le bruit infernal d’un train en approche. Me serai-je trompé de destination, aurais-je confondu la gare du Nord et l’aéroport ? Que nenni, Monsieur et Madame sont en train de divertir bébé avec ces vidéos de tchoutchou, celles où des mordus de trains ont dû patienter quatre heures de bon matin pour voir défiler sur ce viaduc cette locomotive désormais classée au patrimoine ferroviaire. 

La grande nouveauté de salon 2F réside dans le fait qu’il y ait un espace de soin Clarins Traveller SPA, ouvert même le mercredi ! Dans cet espace zen, moins feutré que celui du terminal 2E, ce matin-là, c’est le sosie d’Ada Wong, célèbre espionne du jeu vidéo Resident Evil, qui vous prodiguera un soin à base de plusieurs crèmes. Un instant hors du temps, de 20 minutes, entièrement gratuit.

Hélas, l’étrange musique de fond — qui colle parfaitement à l’ambiance inquiétante du jeu de zombies — ne suffira pas à couvrir les sanglots de ce bébé rythmés par le tri des couverts, jetés nonchalamment de cœur avec ce tintamarre continu de vaisselle que l’on disposerait de la façon la plus indélicate provenant de l’étage inférieur du salon. 

A cette ambiance sonore chaotique, les quatre spots halogènes situés au-dessus de vous parachèveront cette sensation de subir un interrogatoire de police pendant un petit déjeuner à l’hôtel. 

Si vous parvenez à faire abstraction de tout ceci, vous profiterez très certainement de ce massage des mains, prolongé jusqu’au bout des doigts en passant par la paume suivi de ce délicat massage des épaules prolongé jusqu’en haut du cou. 

Et si vous êtes, comme moi, dépourvu de cette éblouissante capacité d’abnégation et de torpeur venue d’outre tombe, vous vous rassurez en vous rappelant que vous avez pu faire partie de cette vingtaine de privilégiés qui ont pu avoir un créneau dans cette prestigieuse institution du soin à la française.

Ayez l’air faussement détendu et zen au sortir du cabinet, pour encore mieux faire jalouser cette dame qui n’a pas eu la chance de trouver un créneau disponible avant l’embarquement.

La même attitude que vous adopteriez si vous appreniez qu’on vous a surclassé. Alors, vous souriez, mais pas trop quand même, hein ! Vous n’êtes qu’en Premium Economy. Eh ouais, faut pas abuser non plus…

Allez, salut la compagnie !

Exposition « Regards Urbains » par Dan Latif au Square des Batignolles

Dan Latif

Daniel Latif, journaliste de formation, est un photographe originaire de Dijon. Ses influences multiculturelles lui ont forgé un goût pour l’aventure. Déambuler dans Paris pour capter des instants de vie du quotidien avec son appareil photo est quelque chose qu’il a fait depuis toujours.

Cela l’a amené à la rencontre des gens de son quartier, le 17ème  arrondissement, et à les prendre en photo avec son BlackBerry au départ. D’ailleurs, il le dit lui-même, « la photographie de portait a réveillé en moi une sensation particulière, une madeleine de Proust qui me pousse à être reporter-photographe depuis mon enfance ».

Jusqu’au jour où il s’équipe d’un appareil professionnel, le Nikon : « Ça y est, c’est fini le BlackBerry ? » lui disent alors ses sujets coutumiers du quartier quand il souhaite faire un nouveau portrait avec son appareil qui ne le quitte plus. « Tout a réellement commencé avec le Nikon qui a radicalement changé mon approche de la photographie » témoigne-t-il. Cela lui a permis d’explorer de nouveaux champs et de repenser autrement l’art du portrait.

Comme Robert Capa ou Vivien Maier, il aime rendre visible l’invisible du quotidien des inconnus qui vivent dans une ville mais en couleurs !

Sa patte :  une scénographie authentique qui saisit les modèles en un clic dans leur environnement naturel et ordinaire en jouant des contrastes chromatiques, des décors, des lumières qui s’offrent à lui « en situation ».

Sa règle : ne jamais trahir le réel en rendant compte de ce qu’il y a de meilleur chez les gens. Sa première série de portraits publiée sur Instagram rencontre tout de suite un vif succès. Sûrement parce que Daniel Latif aime les gens et que cela se ressent dans ses photos.

Ses portraits font ressortir quelque chose de réenchanté de l’ordinaire des personnes. Daniel Latif a un parti pris depuis le départ : quand il fait un portait, il refuse d’utiliser tout artifice. Il saisit l’inattendu, le champ aveugle d’un visage. A travers cette série, le photographe nous offre une biographie de la vie des habitants du 17ème .

Ces visages nous livrent les contrastes d’un quartier mais aussi l’existence habituelle de ses habitants. L’amour d’un artisan pour son métier, la joie d’une mère qui se rend au parc, le rituel du petit café d’un homme à la retraite, l’engagement associatif d’un habitant au sein de son quartier. Daniel Latif choisit ses sujets à « l’alchimie du moment », il flirte avec l’inattendu des gens anonymes. Il considère que chacun de nous porte en lui « quelque chose de beau », troublant, touchant qu’il peut dévoiler par son portait.

Son désir boulimique de voir, d’aller chercher cette vérité en chaque personne donne à ses portraits de femmes, d’enfants et d’hommes, une signature visuelle unique qui offre une palette sensible de visages authentiques. Il a un radar inné qui révèle chez les individus ce qu’ils ont de mieux en eux.

Pauline Escande Gauquié, sémiologue spécialiste de l’image,
Maitre de conférences à Sorbonne Université

Visite guidée de l’exposition et critique par Dr. Ry Pierce-Grove, PhD. Cand. en Communication à Columbia University

Exposition hors les murs, à voir au Square des Batignolles dans le 17ème arrondissement de Paris

Plus d’informations ici : Regards Urbains exposition Dan Latif

Perception nouvelle du regard parisien

Copyright © : Dan Latif

C’est en discutant avec mon ami photographe Cunione qu’il me lança le défi de faire mes portraits avec un appareil photo numérique plus qualitatif et surtout de meilleure résolution que mon BlackBerry. Effectivement, il y a une autre approche dans l’exécution d’une photographie avec un reflex plutôt qu’un smartphone. C’est moins discret et la vision d’un objectif braqué sur soi entraîne plus facilement des réticences. L’exercice est plus difficile et bouscule mes habitudes mais j’accepte le challenge.

Alors je me suis naturellement orienté vers un appareil Nikon car leur univers m’a toujours été familier ; il m’est également arrivé d’utiliser régulièrement dans mes reportages un Nikon D70 puis un D700. Leur usage était par pur intérêt pragmatique. En effet, la photographie n’avait pas encore éveillé en moi d’élan poétique.

Pignon /
© Copyright Dan Latif

Histoire de me roder avec le tout nouveau D780 de Nikon, je retrouve des photographes chevronnés et passionnés que j’avais déjà suivis auparavant. L’occasion parfaite pour explorer Paris avec un nouveau regard, capturer la vie parisienne sous un autre angle avec ce tout nouveau boîtier Nikon.

LexarSD1066x

Le Nikon D780 est capable de prendre jusqu’à 12 images par seconde en rafale et également de faire de la vidéo en 4K. Des performances qui nécessitent une carte mémoire puissante mais robuste. Ayant eu quelques mauvaises surprises auparavant, j’ai opté pour une carte SD de nouvelle génération, la Lexar SD 1066x SDXC, qui en plus d’être capable de capturer rapidement, permet d’afficher et parcourir des photos de très haute qualité sans ralentir ou peiner. Autre argument notoire : sa capacité de stockage 128 Go, allant même jusqu’à 512 Go. À l’image du boîtier qui est tropicalisé, la Lexar SD1066x résiste à l’eau, aux chocs, vibrations et rayons X. Un élément primordial pour conserver l’essence même du travail d’un photographe et travailler en toute sérénité.

Pérégrinations au cœur de Paris

Regardx Parisiens

Les samedis se suivent et ne se ressemblent pas. Pourtant, cela fait dix ans que les photographes du collectif Regards Parisiens se réunissent hebdomadairement et poursuivent la même routine : déambuler à travers la capitale pour capter ces regards et instants de vie du quotidien.

Lauren Dufour / Regards Parisiens
© Copyright : Dan Latif

Même après la crise sanitaire de 2020, nos artistes parcourent toujours la ville lumière armés de leurs boîtiers photo mais avancent désormais masqués comme des bandits, à l’instar des passants qu’ils essaient tant bien que mal de capturer à travers des clichés. 

« Museler la personnalité ou souligner le regard ? ». Au-delà de se limiter à une dualité grossière, cette problématique — relative au port du masque et son impact dans la perception de la photographie — constituerait à elle-même un remarquable sujet de thèse.

Copyright © : Dan Latif

Le masque est, certes, un élément devenu trivial de notre quotidien. Toutefois, il ajoute une toute nouvelle contrainte dans l’exécution de l’œuvre photographique. Comme s’en lamente Daniel Girard, photographe amateur depuis 1970, qui regrette le temps où les passants n’avaient pas cette allure fantomatique.  

« Cela déshumanise un peu les photos, reconnaît Emma Radenac, photographe au sein du collectif Regards Parisiens, qui affectionne les portraits de rue très serrés. On a du mal à photographier autre chose que des masques et des portables mais il faut saisir le masque car c’est un marqueur temporel qui a toute sa place dans nos photos. C’est le témoin d’une époque que nous traversons » philosophe-t-elle. 

Le masque a cet atout paradoxal de souligner certaines expressions, notamment du regard. Parfois, ces yeux envoûtants peuvent disparaître aussitôt une fois le masque enlevé. « Même si beaucoup d’émotions passent par les yeux, il manque le sourire. Elle se remémore, « avant, on avait le droit à des photos d’amoureux, de longs baisers langoureux ! Là, ça devient très rare » soupire Emma Radenac. Pourtant c’est si beau l’amour. 

Pour Laurent Dufour, adepte de photo argentique avec son authentique Hasselblad 500 CM « cela ne change absolument pas leur regard ». Spécialiste de la photo de rue notamment à Paris, il dresse un portrait cinglant du parisien qui « n’est pas connu pour être sympathique en général. Peu souriant, souvent ronchon, râlant pour un oui ou pour un non ». Pourtant, ce jour de janvier, les flocons de neige qui ont recouvert Paris d’un joli manteau blanc, ont adouci le mauvais caractère du parisien qui se prêtait volontiers au jeu en tombant spontanément le masque, le temps du cliché.

Immersion dans les nouveaux quartiers de Paris

Copyright © : Dan Latif

Le soir, couvre-feu oblige, la capitale se plonge dans un silence des plus angoissants rappelant des airs du premier confinement. C’est le moment idyllique pour arpenter les rues de Paris afin de capter les architectures et des perspectives et ainsi tester le Nikon D780 en basses lumières — exercice auquel je ne pouvais me prêter avec un téléphone. 

Copyright © : Dan Latif

Engouffrons-nous dans cette nouvelle rue dans le 17ème arrondissement au nom imprononçable et dont la prolongation mène au nouveau Tribunal de Paris. Un tout nouveau pan de quartier disgracieux, entièrement bétonné, une architecture au goût douteux, un horizon de tours d’immeubles aux façades végétalisées — ornées de plantes déjà fanées dont la plupart des feuilles sont tombées ou moisies.

Le lendemain, en repassant par ce quartier aux prémices de La Défense, j’aperçois un taxi New-Yorkais. Ce fameux yellow cab utilisé pour le tournage d’un film attire immédiatement mon œil. Une équipe empêche les accès aux voitures et piétons y compris à ce livreur à scooter qui insiste pour passer : « attendez, on est en train de tourner un film qui se passe à New-York, vous ne pouvez pas être dans le plan »

Copyright © : Dan Latif

Foison de constructions qui ont déjà mal vieilli, rappelant les modélisations 3D, où règne l’ambiance glauque d’un Resident Evil 3, orné de fausses façades en trompe l’œil comme dans Driver. Visiblement, au-delà de nous replonger dans ces jeux-vidéo sur la PlayStation d’antan, ce décor fantomatique a le mérite d’inspirer des réalisateurs et leur épargner un tournage outre-Atlantique.

La balade s’achève, j’envoie les premiers portraits à Cunione. Il jette un coup d’œil sur son portable rapidement et lance : « Elles sont très bien tes photos ! C’est lassant de voir tous ces masques. Déjà qu’on les voit dans la vie de tous les jours… » argumente-t-il. Outre le fait d’occulter toute une partie du visage et de lui rappeler a fortiori la crise sanitaire, cela ne l’empêche pas de percevoir le fameux « sourire parisien », son expression favorite pour parler du « parisien qui tire la tronche ». Après une inspection minutieuse et quelques observations, le verdict tombe dans la soirée : « oublie ton BlackBerry ! ».

Daniel Latif
Photos : DL /DR

Mieux qu’un mois d’août à Paris

Au-delà du surréaliste, le calme qui règne à Paris est des plus insolites : « mieux qu’un mois d’août à Paris » commente Véronique penchée sur son balcon filant au cinquième étage. Un bus vide passe à toute allure, suivi d’un autre des plus fantomatiques, complètement éteint et qui affiche « Sans voyageur ». Les panneaux RATP indiquent que le trafic est perturbé.

Les rues de la capitale sont vides, tout juste clairsemées de quelques passants. Certains marchent au milieu des avenues, téléphone portable à la main pour immortaliser une belle carte postale d’un Paris qui respire à nouveau, par décret.

Hasard du calendrier des travaux ou simple coïncidence, on s’émerveille devant la façade du Palais Bourbon aux « colonnes pimpantes remarque Julien, un photographe parisien. C’est surprenant et d’autant plus rare d’avoir un contexte aussi photogénique » s’enthousiasme-t-il tout en dégainant son appareil photo.  

La place de la Concorde est vide, et pourtant le cliché ne bluffe guère de monde, comme le raconte cet officier de police qui se remémore des airs de dimanche matin. Si Eric et Ramzy voulaient tourner un deuxième opus du film Seuls two, le décor leur serait servi sur un plateau.

Les taxis attendent à la station sur le presque vierge boulevard Saint Germain. Fofana, sort de sa majestueuse berline noire, masque chirurgical autour du cou. On croirait qu’il vient de sortir du bloc opératoire et pourtant cet artisan taxi depuis 28 ans ne fait que profiter du boulevard Saint Germain vide pour se dégourdir les jambes.

 « Ça fait réfléchir… » observe-t-il, en constatant les portes closes du Café de Flore avec des chaises et tables en barricades. À la question, craint-il la proximité avec des clients potentiellement contaminés par le Covid-19 dans son taxi, le chauffeur remet aussitôt son masque sur son nez : « il faut être fataliste, sinon on ne travaille plus » philosophe-t-il.

LE CALENDRIER DE LA PEUR

Un jeune couple marche rapidement sur la rue du Four. « Mais si, ça doit être ouvert » lance-t-elle pour rassurer son bel ami. Approchant de l’angle avec la rue Bonaparte, ils arrivent devant une pharmacie fermée, sans affiche, ni indication d’alternative, alors que l’enseigne aux nombreuses croix vertes lumineuses clignote pourtant. Sur les avenues, seules les croix vertes des pharmacies et les enseignes des tabacs sont illuminées.

Quelques joggers passent, certains arborent un masque. Un couple court à un mètre de distance, mesure de sécurité oblige ou alors c’est juste le deuxième qui n’arrive pas à suivre la cadence du premier ?

Juliette, étudiante à Sciences Po Aix, promène sereinement son chien sur le boulevard. Loin de céder à la panique autour de l’épidémie, elle estime « la vision des masques anxiogène. Ces gens te donnent l’impression que tu as la peste quand tu passes à côté d’eux »

Elle raconte avoir préféré rentrer à Paris pour être au plus près de sa famille. « Les rassemblements ont été limités, ensuite les parcs ont été fermés, puis le discours d’Édouard Philippe a tout précipité. La montée de la peur et la psychose se sont fixées sur la parole de nos dirigeants et elles se sont multipliées sous l’effet des réseaux sociaux créant ainsi un calendrier de la peur » analyse-t-elle.

Alors que le Quai d’Orsay annonce une suspension des liaisons aériennes en Europe jusqu’au 17 avril, le ministre de l’Intérieur implore un confinement jusqu’au 31 mars, au moins… Étonnamment, l’Apple Store du marché Saint-Germain annonce une fermeture « jusqu’au 27 mars ». Des hôtels affichent une fermeture « pour une durée indéterminée », tandis que les kiosques sont fermés « jusqu’à nouvel ordre ».

Le temps s’est arrêté à 12H ce mardi mais le peuple est déjà impatient de retrouver sa liberté.  Il scrute le calendrier des jours prochains, avec une multitude de dates incohérentes et des échéances incertaines, a fortiori extensibles. Seul le compteur qui chiffre les morts et les contaminés continue à bouger.

La population attend la prochaine allocution de Godot ou celle du gouvernement prodigue annonçant la fin d’une « guerre sanitaire » ou plus vraisemblablement un prolongement du confinement dont la date de fin reste inconnue. Adieu les plannings, out les agendas. La France latine vit au jour le jour en rêvant du mois d’août. La seule échéance que les Français attendent, c’est celle de leur libération…

La liberté de se mouvoir. La liberté de contester. La liberté de commenter l’actualité au zinc du bar de son quartier. La liberté de donner son avis en live devant un public en chair et en os qui réagit de vive voix.  La main d’un pote sur son épaule. Le parfum d’une femme qui n’est pas la sienne, le spectacle de la rue, les bruits. Le miroir de l’autre. L’interactivité avec ses 5 sens. Voilà ce qui manque subitement et qui est irremplaçable.

Les smileys sont subitement devenus insuffisants. Il n’aura pas fallu une journée pour se rendre compte que les réseaux sociaux ne créent pas tant de lien que ça et qu’on s’ennuie déjà peu importe les nombreux messages qu’on envoie ou qu’on reçoit.

Le jour de leur libération, les français entreront dans un café voisin, ils serreront des mains qui ne sentent pas le gel hydroalcoolique ou le savon de Marseille, ils plongeront leurs doigts dans le bol de cacahuètes aux milliards de bactéries, ils commanderont un café, une bière ou un verre de vin blanc, ils s’embrasseront, et tout ne sera plus qu’un mauvais souvenir. En attendant, ils appliquent les décrets de leur démocratie chérie et rêvent de jours meilleurs.

Mieux qu’un mois d’août à Paris, en témoignent ces trois canards, sans doute échappés du jardin des Batignolles qui déambulent à 23 heures sur la chaussée place de l’église. Il aura fallu moins de douze heures pour que la nature commence à reprendre ses droits…

Daniel Latif
Photos : DL /DR

Illustration : Anne-Catherine Belliot

Michou must go on !

Un calme saisissant règne sur la rue Caulaincourt. Les néons du café Au Rêve, brillent d’un bleu turquoise éclatant. En terrasse, Jean-Michel, un habitué, prend son café et observe les quelques badauds qui attendent déjà devant le cimetière Saint-Vincent . « Ce sont des places en or, vous êtes aux premières loges pour l’arrivée de Michou » lance une voisine. Intrigué, il commence à discuter avec les autres clients : « Brigitte Macron sera aussi présente » lui apprend un Montmartrois.

Alicia, professeur d’espagnol, est venue rendre hommage à ce personnage truculent que « tout le monde connaît ». Arrivent deux Poulbot, figures emblématiques, aux côtés de quelques membres de la République de Montmartre, reconnaissables par leur habits traditionnels composés de chapeau, cape, arborant l’écharpe rouge et une imposante médaille. Admirative devant un tel folklore, elle poursuit : « en Espagne aussi nous sommes traditionalistes, et c’est important, sinon on ne sait pas d’où on vient et on perd ses racines ». Regrettant de ne pas avoir eu le temps d’aller assister à son spectacle, « le cabaret, c’est comme notre flamenco. C’est une partie du patrimoine parisien qui s’en va, mais c’est une partie de nous qui meurt aussi » se désole-t-elle.

UNE PARTIE DU PATRIMOINE PARISIEN QUI S’EN VA

Un important dispositif de sécurité écarte la foule pour faire place à un corbillard, fraîchement repeint pour l’occasion aux couleurs de Michou. Alexandre, photographe qui passait par hasard, observe la scène : « il laisse plus qu’un souvenir, une trace dans ce quartier. C’est quelqu’un qui avait compris que l’être était autre chose que le paraître. C’était un Pedro Almodóvar avant l’heure ». 

Ce qui revient le plus souvent, au-delà de l’aspect culturel et artistique, c’est sa personnalité et sa générosité : « tous les gens qui venaient dans son cabaret, c’était des amis, il ne les prenaient pas pour des clients. Michou discutait, il était content de faire des photos avec eux » souligne Any d’Avray, créatrice de perruque. « Il maintenait les années populaires, faisait bouger tout le quartier et vivre encore le cabaret ».

« On reste optimiste, mais ça ne sera plus jamais la même chose… ». Arnaud, le patron du Nazir se rappelle avec émotion ses nombreuses visites dans son établissement : « c’est un monument historique qui a beaucoup fait pour tout le quartier et surtout les anciens ».
Ses proches, ses amis étaient tous réunis dans la bonne humeur et la convivialité. « On s’y attendait, et il nous disait : « j’espère que tu viendras à mon enterrement ». Ainsi, tout était préparé pour que son enterrement soit un moment d’amitié et de commémoration. Roger Dangueuger, ancien patron du cabaret « Chez ma cousine » et ami de Michou se remémore : « il disait que le cabaret ne lui survivra pas et pourtant, il y a toujours trois mois de réservations enregistrées, alors on espère que ça nous permettra de le garder encore un petit peu avec nous ».

Daniel Latif
Photos : DL /DR

Bonne année « sous BH » !

C’est dans ce petit Paris que sont les Batignolles que trois amis se sont accoudés à la fenêtre de leur appartement comme le feraient ces compères dans nos villages.

« Bonne année Monsieur ! lancent-ils en cœur à ce passant qui s’arrête à leur niveau. On aime beaucoup votre chapeau mais par contre il faut arrêter la cigarette.
— Merci de prendre soin de moi. Bonne année, vous aussi lance-t-il amusé.

Cela fait deux heures que David, Ludwig et Maxence coiffés de chapeaux canotier présentent leurs vœux à tous ce qui s’approchent. « Si on faisait ça sur un banc, les gens prendraient peur » analyse Maxence. Après avoir passé deux ans en Australie, il se rappelle avoir croisé nombre d’inconnus qui lui ont à chaque fois adressé de chaleureuses salutations alors qu’à Paris tout le monde a peur de tout le monde. « Le bonjour ne devrait pas se cantonner aux voisins de palier » surenchérit David.

« Mes meilleurs vœux Mademoiselle.
— Ah, merci c’est gentil, bonne année également… Déjà à l’apéro ? Vous carburez à quoi ?
— On est sous BH, t’en veux ?
— Non, non, c’est quoi la BH ?
— La bonne humeur ! » éclatent-ils de rire.

Ils adaptent les vœux en fonction du client. Avec cette mamie qui promène son chien : « Bonne année Madame, que votre chien puisse voir 2021 ».
Deux policiers municipaux arrivent : « Bonne année Messieurs, plein de santé et des PV ! ». Les agents rétorquent, hochant la tête et élevant leur main droite.
Plus tard, ils remarquent de loin cet étudiant de l’école hôtelière Vatel marchant de bonne allure en costume : « Lui, ça fait deux fois qu’il passe, il fait des tours de quartiers » observe Maxence qui lance : « Bonne année jeune homme ! Bonne santé et quoi d’autre ?
— Du cul, du cul, du cul ! » rétorque hilare l’étudiant.

C’est le moment crépusculaire, le passage se fait rare mais les jeunes parisiens sont toujours autant motivés…
« Oui, oui, merci mais vous me l’avez déjà souhaitée, s’étonne cet autre riverain.
— Mieux vaut deux fois qu’une !

« Il manquait un endroit où se retrouver et ici on est dans notre salon, mais avec tout le monde » commente Ludwig.

Certains ont leur casque et ne répondent pas, d’autres sont méfiants à l’idée d’être interpellés par un « bonjour ! » aussi impromptu, puis les bons mots fusent. Et ça marche, une fois le « bonne année » souhaité, les piétons quittent leur torpeur et retrouvent aussitôt le sourire. Les enfants répondent spontanément, certains restent coi devant ce trio délirant.

Farceurs dans leur commérage mais toutefois bienveillants dans leur réflexions : « Ah ! C’est bien, il a mis son casque et le gilet jaune » ou encore envers cet utilisateur Vélib’ : « Vous n’avez pas bien verrouillé votre vélo ». Et voici, comment ce trio de jeunes a égayé de façon simple mais non moins surréaliste cette après-midi de janvier 2020 aux Batignolles.
La pluie s’invite, la nuit tombe… Avant de repartir, ces trois batignollais m’ont chargé de vous souhaiter « la bonne année et surtout la santé » ! Le message est transmis.

Daniel Latif
Photo : DL/DR

L’arbre ou la pub ? La Mairie a tranché !

On pensait Paris libéré de ces panneaux publicitaires, eh non ! Les revoilà… Et ils ont fleuri à autant d’endroits stratégiques qu’ils en arrivent à gâcher de façon éblouissante l’harmonie de Paris et d’occulter toute vision à l’horizon.

Ainsi, et comme il n’y en avait pas déjà assez, voilà de nouveaux travaux, des trottoirs défoncés pour replanter ces panneaux qui furent enlevés suite à une décision de justice. Fini la rêverie et flânerie parisienne, maintenant place au lavage de cerveau marketing, au consumérisme compulsif puis à l’architecture capitalistique avec ce « mobilier urbain ».

LE RETOUR LA POLLUTION VISUELLE À PARIS

« Pourtant, nous sommes bien dans l’espace public, censé être notre espace, là où on est le plus légitime et ce dernier est exproprié par les multinationales » regrette Khaled Gaiji, porte-parole de Résistance à l’agression publicitaire, une association qui se bat depuis plus de 25 ans contre l’invasion publicitaire. 

Au sein de ce collectif qui prône la sobriété publicitaire l’on s’étonne d’une « mesure suicidaire de la Mairie de Paris avant les municipales ». En effet, la cause antipublicitaire, même si elle reste discrète, n’en est pas moins très populaire. Il n’y a eu « aucune concertation avec les maires d’arrondissements » déplore-t-on à la Mairie du 17ème arrondissement de Paris. En théorie, le Maire « se réserve le droit d’agir », en pratique les panneaux sont déjà installés !

Face au lobby des publicitaires et les politiques peu scrupuleuses des municipalités, les citoyens des villes se sentent trahis quand se dresse chaque jour un nouveau support commercial. Que ce soit sur des poteaux, les abribus, des façades, des monuments ou encore des chantiers… Revoilà une nouvelle publicité ! Mais le message de résistance des parisiens est des plus louables et honnêtes. Comme cette affiche adressée à la Ville de Paris : « les habitants du quartier ne veulent pas de panneau publicitaire mais un arbre ».

Daniel Latif
Photos : DL /DR